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Le cinéma indien


Carte de l'Inde

source: http://histgeo.ac-aix-marseille.fr

Le cinéma indien est le plus prolifique du monde: de nos jours, avec plus de 1000 films par an (longs métrages de fiction) il produit davantage que l'ensemble Etats-Unis + Europe. Mais à quelques exceptions près ('Bollywood', Satyajit Ray ?) il est peu connu chez nous.

Le temps du muet

Sous le bras d'un opérateur Lumière, le train de La Ciotat est arrivé dès juillet 1896 en gare de Bombay, sept mois après Paris. Mais le premier long métrage indien s'est fait un peu plus attendre: en 1913, le brahmane D.G. Phalke, ayant vu à Bombay une Vie de Jésus, alla chercher à Londres caméra et pellicule, paya avec les bijoux de sa femme)et revint tourner le film mythologique Raja Harischandhra (le Roi Harischandhra, 3700 m = 40 min.) basé sur le Mahâbhârata. Cette épopée ('la Grande Inde') forme avec le Ramayana ('le voyage de Rama') le fondement de la cuture traditionnelle de l'Inde, pour laquelle la représentation des Dieux est un devoir religieux. Le cinéma ne pouvait rêver meilleur terreau, et la veine mythologique fut la plus fertile des fictions du muet. 'Dadasaheb' Phalke, le 'père du cinéma indien', est vénéré en Inde à l'égale de Lumière ou Méliès en France.

Des 'talkies' chantant et dansant

Madhuri Dixit

Madhuri Dixit dans Devdas © Diaphana

Mais l'avènement du parlant, qui là-bas chante et danse, devait changer la donne totalement, et le cinéma indien, jusque là dominé à 85% par les films étrangers, prit son envol d'industrie nationale. Lancé à Bombay, le premier 'talkie' parlant, Alam Ara ('Lumière du monde', de Ardeshir Irani 1931, 2h04) fut un tel succès – une histoire d'amour entre un prince et une gitane – que la police dut intervenir pour contrôler les foules. Dès ce début était en place ce qui restera un trait typique des films indiens (outre leur longueur): les sept chants de Alam Ara devinrent autant de tubes. Les 'filmi geet', toujours accompagnés de danses, reproduisent au cinéma une caractéristique constante des spectacles indiens de scène, et l'on s'aperçoit d'ailleurs que ce sont eux qui rallongent les films: déduit le temps des chants et danses, à cinq minutes pièce environ, la durée des films redevient celle dont nous avons l'habitude.

Il y a le plus souvent de six à douze chansons dans un film, bien que, dans l'ivresse des débuts, Inder Sabha en comptât 71 ('La cour d'Indra', de J.J. Madan 1932, 3h31) et Lava Kusa 63 ('Les jumeaux', de Chittajalu Pullaya 1934, 2h45). Chantées en playback par une poignée de mêmes spécialistes, quel que soit le personnage (la célèbre Lata Mangeshkar débuta en 1940 et chante toujours) elles font l'objet, dès avant la sortie du film et bien après, d'un important business commercial et publicitaire. Leur rôle ne se limite pas au spectacle, elles servent la dramaturgie: elles font avancer ou résument l'histoire; elles expriment les sentiments (un baiser sur la bouche ne se montre encore qu'à peine, alors que les danses sur chansons peuvent être fort lascives et les voiles s'envoler); elles soudent en collectif le clan ou la famille; enfin, comme dans Sholay (R. Sippy 1975) où les danses de la fête des couleurs sont interrompues par l'irruption des bandits venus massacrer le village, elles offrent un contrepoint dramaturgique (le calme avant la tempête).

Succès indiens jusque sur nos écrans

Le premier succès international du cinéma indien fut une mention d'honneur à la deuxième Mostra du cinéma international de Venise, avec Seeta de Devaki Bose, 1934 – encore un film mythologique (Seeta est la femme de Rama), mais le premier à montrer dieux et déesses sans auréoles ni pouvoirs surhumains. En 1946, Neecha Nagar ('La ville basse', 2h02) de Chetan Anand obtint un Grand Prix au festival de Cannes (en ce premier festival de réconciliation après-guerre, il y eut onze ex-aequo !) En 1957, deux films indiens furent à l'honneur: Aparajito ('L'invaincu' de Satyajit Ray, 1h50) remporta le Lion d'Or à Venise, en même temps que Mother India (Mehboob Khan, 2h52) était finaliste pour l'Oscar du meilleur film étranger à Los Angeles. Alors que la superbe fresque de Mehboob, hommage aux femmes qui tiennent l'Inde debout, représentait le cinéma 'normal ' de Bombay (on ne disait encore ni Mumbaï ni Bollywood), le film de Ray (second de sa 'trilogie d'Apu' après Pather Panchali, 'La complainte du sentier' 1955, et avant Apusansar, 'Le monde d'Apu' 1959) témoignait d'un cinéma 'parallèle' ou 'cinéma d'art'.

En 1988, Salaam Bombay ! (Mira Nair, 1h53) fut à la fois finaliste aux Oscars (films étrangers) et Caméra d'Or (premier film) à Cannes, distinction acquise aussi en 1999 par Marana Simhasanam ('Le trône de la mort', de Murali Nair, 1h01 d'humour amer – du bref pour une fois !) En 2001 Lagaan ('L'impôt' d'Ashutosh Gowariker, 3h44) fut encore finaliste des Oscars. Depuis, Cannes (Un certain regard) a encore sélectionné Arimpara en 2003 ('Verrue' de Murali Nair, 1h30) et Udaan en 2010 ('L'envol' de Vikramaditya Motwane, 2h18). Hors compétition fut projeté Devdas, un grand classique à la Roméo et Juliette (la version 2002 de Sanjay L. Bhansali, 3h03, était la sixième sur sept à ce jour) et Bollywood (montage publicitaire de films fameux): la fenêtre sur l'Inde s'entrouvre quelque peu, grâce aussi à plusieurs autres festivals (régulièrement, le FICA de Vesoul, le FFA de Deauville, les 3 Continents à Nantes…) et bien sûr désormais aux DVD.

Les multiples cinémas de Babelwood

En 1952, le premier festival international de cinéma de Delhi fit découvrir en Inde un autre cinéma que celui de Hollywood, et notamment le néo-réalisme italien (Le voleur de bicyclette…) qui démontra à des cinéastes émerveillés que l'on pouvait faire de grands films avec de petits moyens. A Calcutta, Satyajit Ray et quelques autres (Guru Dutt, Pyaasa 'L'assoiffé' 1957, 2h26; Ritwik Ghatak, Subarnarekha 'La rivière Subarna' 1962, 2h23, ainsi que Mrinal Sen, Chetan Anand, Bimal Roy...) se lancèrent dans un cinéma novateur qui essaima durablement dans les autres centres de production.

Car le cinéma indien ne se résume pas à 'Bollywood': ce terme, forgé à la fin des années 1970, désigne le cinéma en langue hindi de Bombay (où l'on parle marathi, de l'Etat de Maharastra). Le hindi1, langue de Delhi et langue officielle (avec l'anglais, plus pour très longtemps), est certes la langue la plus pratiquée dans la nation; mais l'Inde en possède plus de 400, dont 23 sont reconnues dans la Constitution et une douzaine sont parlées chacune par plus de 20 millions de locuteurs: est-ce une surprise alors si, depuis les débuts, ont été recensés des films produits en 52 langues différentes…

Bollywood reste incontestablement la composante la plus connue et la plus extravertie de l'industrie cinématographique indienne, mais les deux principaux ferments en dehors de Mumbaï ont été Calcutta et Madras. Le cinéma bengali, avec des réalisateurs de grande ambition culturelle, a beaucoup fait pour la reconnaissance internationale du cinéma indien, et les cinémas du Sud ont su défendre leur originalité culturelle et produisent de nos jours la grande majorité des films de l'Inde, en langues locales (dravidiennes). Centrée longtemps sur Madras (devenu Chennai, au Tamil Nadu de langue tamoul), l'industrie du cinéma au Sud s'est développée ensuite, ces dernières décennies, à Hyderabad (Andhra Pradesh, de langue telougou), Bangalore (Karnataka, de langue kannada) et Trivananthapuram (ex-Trivandrum, Kerala, de langue mayalayam)2. En 2010 les 9 langues principales ont produit 1252 films, dont seulement 235 en Hindi, 661 en langues du sud (tamoul, mayalayam, telougou, kannada) et 352 en autres langues du nord (dont 116 en marathi, 110 en bengali).

Ces 'autres' cinémas sont aussi friands de chants et danses que Bollywood, mais ils ont fortement alimenté de thèmes et styles spécifiques le panorama du cinéma indien. Le Kerala en particulier a généré quelques très grands noms (Govindan Aravindan, Uttavaranam ('Le trône du Capricorne', 1974; Adoor Gopalakrishnan, Swayamvaram, 'Son propre choix' 1972; Nizhalkuthu, 'Le serviteur de Kali' 2002)

De quoi parle le cinéma indien?

Avec plus de 30 000 titres produits au cours de son histoire, il y a la place pour que le cinéma indien ait parlé de tout, et peut-être de toutes les façons possibles… Le petit parcours qui suit est donc proposé en toute conscience que mille autres itinéraire tout aussi valables auraient été possibles.

En 1935, le Devdas de P.C. Barua (un Assamais) fut le premier parlant d'une riche dynastie, dont un avatar parut à Cannes en 2002. Son sujet, sentiments contre conventions sociales, est énormément utilisé dans une société marquée (au cinéma en tous cas) par l'importance de la famille (avec la mère comme personnage fondamental, cf. Mother India) et des classes (castes, richesse, pauvreté). Exemple récent, La famille indienne (Kabhi khushi kabhie gham, 'dans la joie et dans la peine' de Karan Johar, 2001) est typique des films 'masala', du nom d'un mélange d'épices, qui mèlent comédie, drame, aventures, et sujets sociaux (ici, le sort des veuves). La condition féminine fait partie des sujets récurrents: Charulata, de S. Ray 1964, riche oisive à la vie vide; Naalu Pennungal 'Quatre femmes', d'A. Gopalakrishnan, 2002, tristes portraits de tous les jours; ou dans le genre aventures, Phoolan Devi 'La reine bandit', de Shekhar Kappur 1994, histoire vraie d'une enfant abusée, devenue chef de brigands dans les années 1980 puis personnage politique, finalement assassinée en 2001.

En contraste avec l'étalage de luxe qui sert de décor à tant de films indiens (Andaz, 'Grand style', de Mehboob 1949 ; Devdas ; La famille indienne...) la pauvreté fait l'objet d'un rappel lancinant au cinéma: Awaara ('Le vagabond' de Raj Kapoor, 1951); la trilogie de S. Ray; Salaam Bombay ! etc.3 Entre les deux, les films 'du quotidien' mettent en scène par exemple les harcèlements de la vie urbaine (Hulla, 'Gueulante' de Jaideep Varma 2007), les déboires d'un employé victime d'abus de pouvoir et corruption (Mohandas, de Mazhar Kamran, 2008), ou encore une révolte (vers 1940) d'ouvriers textiles qui, un siècle après, rappelle étrangement le combat et la défaite des canuts de Lyon (Kanchivaram, de Privadarshan 2007).

Dans d'autres genres, Mughal-e-Azam (Kamuddin Asif 1960, 2h53) est le modèle des films historiques à grand spectacle (il a plus tard été colorisé, au souhait de son créateur), tels de nos jours Jodhaa Akbar (Ashutosh Gowariker 2008, 3h33). Les tensions intercommunautaires ont donné, depuis la partition de 1947, le courageux Garam hawa 'Vents chauds' de Mysore S. Sathyu, 1972 ; Subarnarekha (R. Ghatak), d'inspiration autobiographique; les amers Bombay, de Mani Ratnam 1995, ou Mumbaï Meri Jaan ('Bombay ma ville', Nishikant Kamat 2008); ou le très sensible Mr & Ms Lyer, d'Aparna Sen (2002).

Sholay

Un coup de cœur pour Sholay ('Braises' de Ramesh Sippy 1975, 3h25). Ce premier 'vrai' western indien fut mis à la sauce masala, avec conseillers britanniques pour les cascades de l'attaque du train, intrigue à la Sept Mercenaires, violence cynique à la Sergio Leone, humour et dérision à la Trinità – mais la recette était bonne, car il établit pour vingt ans le record national d'audience et de recettes, et il continue de nos jours à être programmé. Le DVD permet de voir en deux séances ses deux longues parties.

Citons-en, pour une fois, les vedettes: Dharmendra, héros drôle, charmant et courageux, aussi porté sur l'alcool dans la vie que dans le film; son compère Amitabh Bachchan, Big B, qui n'était pas alors aussi célèbre que le Numéro Un absolu qu'il est devenu ensuite; Hema Malini, vivace et cocasse conductrice de buggy, en contraste avec la douce et modeste Jaya Badhuri, veuve éplorée qui éteint pour la nuit les lampes de la terrasse – c'est bien sûr de cette dernière qu'Amitabh fit Jaya Bachchan pour le reste de sa carrière; Amjad Khan jouant le terrible bandit Gabbar – un petit acteur, dont la performance parfaite fit en quelques semaines une idole nationale, mais qui ne réitéra jamais ce tour de force; et Sanjay Kumar, dans le rôle de l'homme au caractère noble. Terminons sur son personnage, Thakur le commissaire de police, mutilé par Gabbar en double manchot: privé de ses deux bras, Thakur médite de se venger en piétinant à mort le brigand une fois à sa merci avec des babouches sadiquement cloutées dans ce but. Mais vous ne verrez pas cela au cinéma: en 1975, Indira Gandhi avait proclamé l'état d'urgence dans un pays gravement troublé, et il n'était pas tolérable qu'un haut représentant de l'ordre, à la retraite, règle à sa façon une vengeance, toute légitime soit-elle. Quelques semaines avant la sortie du film (les chansons étaient déjà en vente) il fallut couper la scène finale, ainsi que celle où les clous étaient plantés dans la babouche assassine, et rappeler les acteurs pour tourner l'apparition ridicule, quand tout le travail est fait, de la police à qui est remis le brigand déconfit.

Le culte des stars

Il faut évoquer enfin le culte voué aux 'dieux vivants', les acteurs et actrices – nous connaissons cela, mais pas dans les mêmes proportions. Quelques très grands noms: chez les dames, Nargis autrefois, Aishwarya Rai et Kajol aujourd'hui; chez les messieurs, Raj Kapoor, Amitabh Bachchan 'le jeune homme en colère', Shah Rukh Khan plus récemment, et les inusables (plus de 300 films chacun depuis 1980), les deux gros moutachus du Kerala, Mohanlal (Lieutenant-colonel honoris causa de l'Armée indienne) et Mammootty, juriste et docteur H.C. d'Universités.

Les Etats-Unis ont eu certes Reagan et Schwarzy, mais depuis l'indépendance, une quarantaine de personnalités du cinéma ont fait en Inde une carrière politique de dimension nationale, et le Tamil Nadu, 72 millions d'habitants, a eu comme premiers ministres, sans interruption depuis 1967, des hommes ou femmes de cinéma (en alternance: deux scénaristes, un acteur, une actrice). A l'un d'entre eux, M.G. Ramachandran, a été érigé un temple après son décès – faites vous guider à Nathamedu, près de Thirunindravoor dans la banlieue de Chennai, vers le MGR Temple…

(Jacques Vercueil)

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