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Mission et Cinéma

Colloque 2012
Texte introductiv d'Emilie Gangnat

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Le film missionnaire et ses usages anthropologiques et historiques

Le développement du film missionnaire
Les premiers films des organisations missionnaires suivent de près la mise au point du cinématographe par les frères Lumière : en 1906, l’Armée du Salut a déjà réalisé une dizaine de films en Inde. C’est toutefois dans les années 1930 que la production cinématographique des organisations missionnaires connait un véritable développement. Durant cette décennie, la London Missionary Society met en place un service dédié aux films et la Norwegian Missionary Society diffuse ses premières bobines 16mm. C’est aussi au cours des années 1930 que semblent avoir été réalisés les premiers films de la Société des Missions évangéliques de Paris (ou Mission de Paris). Du côté catholique, la fin des années 1920 voit aussi se développer la production cinématographique missionnaire.

Une question peut être rapidement posée dans le cadre de ce colloque : est-il possible de définir un « cinéma missionnaire » ? Regrouperait-il tous les films réalisés par des missionnaires ? Ou bien les films produits et/ou diffusés par les organisations missionnaires ? Ou tout simplement les films traitant de sujets missionnaires ? Mais alors qu’est-ce qu’un sujet missionnaire ?
Comme pour la photographie, il apparait difficile de donner une définition du cinéma missionnaire. Ce colloque a pour objectif d’ouvrir le débat sur cette question et d’y apporter quelques éléments de réponse.

Une première piste pourrait être l’identification de traits communs au sein des films produits et/ou diffusés par les organisations missionnaires.
Dans la photographie produite en contexte missionnaire, on retrouve une narration souvent construite autour de « l’avant/après » : les hommes avant l’arrivée du christianisme, les hommes après leur évangélisation. On peut éventuellement y ajouter une phase de « pendant » où les missionnaires se montrent à l’œuvre. Cette rhétorique de l’image se retrouve aussi bien dans les fonds photographiques catholiques que protestants.
Qu’en est-il du cinéma ? Retrouve-t-on aussi une construction commune à la plupart des films produits en contexte missionnaire, par des missionnaires ou commandés ou diffusés par des organisations missionnaires ?
Du côté protestant français, on observe que les films sont souvent construits comme des récits de voyage, avec plusieurs étapes : le missionnaire part, découvre une région où les populations vivraient de façon primitive, avec des croyances païennes. Il fait alors un constat de ces sociétés, de la nature qui les entoure, etc. Il se met ensuite au travail pour diffuser l’Evangile et convertir le plus grand nombre. Et après de nombreux efforts, une nouvelle société se met en place, fondée sur le christianisme et des influences culturelles occidentales (éducation, médecine, etc.).
Les films sont souvent centrés sur une région, une organisation missionnaire, un cas particulier, présenté toutefois avec une portée plus large. Les époques ne sont pas citées, les lieux restent souvent abstraits pour le grand public. Cette absence de contexte tend à donner aux histoires et aux films une valeur universelle. Peu de films abordent finalement la mission de façon plus générale.
Les mêmes observations à propos du montage des films, de leurs scénarios, peuvent-elles être faites à propos des films produits et diffusés en contexte catholique, voire pour le cinéma laïc ? Y-a-t-il une seule et même façon de présenter la mission ?

Les différentes interventions prévues dans le colloque devraient nous apprendre qu’il existe bien des façons d’aborder la mission par le biais du cinéma. Et qu’il existe aussi différents usages du film dit « missionnaire ». On le remarque en se penchant sur la circulation des films eux-mêmes. Toutes les sociétés missionnaires ne produisent pas de films et certaines en produisent très peu. Il est assez fréquent de voir les films circuler d’une organisation missionnaire à une autre, mais aussi d’une institution laïque vers une société de mission ou l’inverse. La circulation des copies a tout d’abord été facilitée au début du 20e siècle par l’absence de bande sonore. Mais elle se poursuit avec le développement du cinéma parlant. Ce qui tend à indiquer la diversité des usages et des lectures pouvant être faites d’un même film.

Le cinéma a servi comme outil de propagande et d’évangélisation. Les films réalisés et produits en contexte missionnaires constituent aussi aujourd’hui des pièces de l’histoire missionnaire. Si leur subjectivité, leur inscription dans un contexte et une époque particulière nous obligent à les étudier avec précaution, ce qu’ils montrent, mais aussi la façon dont ils le montrent leur confèrent un rôle de source historique et anthropologique non négligeable.

L’image animée comme une transcription du réel
Les liens entre anthropologie et mission ont déjà fait l’objet d’un colloque du CREDIC. Certains missionnaires inscrivent en effet leurs travaux d’observation dans une démarche anthropologique. D’autres ne suivent pas les mêmes intentions mais s’appuient sur les méthodes de l’anthropologie pour donner à leurs rapports une certaine validité et un aspect scientifique.
Au moment où le film apparaît, l’Occident est lancé dans l’exploration du monde. A côté des marchands, des militaires ou autres explorateurs, les géographes et les anthropologues quittent leurs cabinets pour faire de leurs disciplines des pratiques de terrain. L’Occident souhaite appréhender le monde pour mieux le classer, l’organiser, suivant les théories scientifiques évolutionnistes qui dominent l’époque. En parallèle, les missions chrétiennes qui connaissent un développement majeur, ont-elles aussi recours à des enquêtes de terrains. Dans le cadre missionnaire, l’étude des populations non-chrétiennes poursuit deux principaux objectifs : mieux les connaitre pour mieux les évangéliser et mettre à jour des différences culturelles et religieuses qui viendraient justifier l’intervention des missions.
L’avènement de deux procédés techniques visuels majeurs va accompagner cette dynamique d’exploration. La photographie qui apparaît en 1839 est très vite utilisée par les anthropologues et les missions. Et le cinématographe qui se développe au début des années 1890 vient compléter la panoplie d’instruments répondant aux objectifs de collecte et de présentation du monde. Dans le cadre de ces études du terrain, le cinématographe constitue un outil pouvant être utilisé comme la photographie, pour son aspect technique et sa faculté à enregistrer ce qui lui fait face sans modification apparente. Son objectivité semble évidente : il capte le mouvement et le son dans la durée. Il permet de restituer des scènes dans leurs différentes dimensions. A la fin du 19e siècle, l’utilisation de l’image en contexte missionnaire, quelle soit photographique ou cinématographique, procède d’un désir qui rejoint souvent les théories dominantes de l’anthropologie à cette époque : montrer l’altérité du monde, faire apparaître les sociétés différentes comme des inachèvements, des phases antérieures sur l’échelle de l’évolution. L’objectif est d’ordonner le monde « dans le grand livre de l’évolution de l’humanité »1.
Mais comme de nombreux films laïcs, on retrouve souvent dans la production missionnaire une tentation de l’exotisme. La mise en images de la différence aboutit parfois à une mise en scène de « l’étrangeté » de l’Autre. L’absence de localisation spatiale et temporelle précise tend à accentuer le caractère exotique de certains films : « à l’espace indéfini correspond l’éternité des pratiques de la polygamie et le primitivisme des hommes concernés »2. Bien souvent, des stéréotypes sont donnés à voir comme des éléments représentatifs des individus filmés : les tenues, les activités de survie (pêche, préparation des repas, etc.), le religieux (sorciers, devins, etc.). En figeant ces pratiques par l’image, les missionnaires semblent les archiver pour mieux les domestiquer. Une fois que le territoire a été pénétré, l’Autre est n’est plus le « sauvage », mais devient « l’indigène ». Les images ne doivent plus seulement montrer des curiosités, elles doivent aussi rendre compte du processus d’évangélisation et, implicitement, de développement en cours. Les films produits par les sociétés de mission ou réalisés par les missionnaires sont souvent très didactiques, leur objectif est de mettre en valeur la mission.
Un pan important de la production cinématographique missionnaire se veut toutefois documentaire et entend montrer les populations et les œuvres missionnaires telles « qu’elles sont ». Il faut pourtant garder à l’esprit que les images sont enregistrées, découpées, montées, présentées et commentées par rapport à la position d’un spectateur occidental, dont le caractère référentiel n’est jamais remis en cause. Comme avec la photographie, le personnage filmé est construit en fonction d’une mise en situation que sélectionne la personne qui filme. De même, il est compris suivant un filtre de compréhension mis en place par le réalisateur, le producteur, le contexte culturel du spectateur, etc. De nombreux films tournés par les missionnaires n’ont ainsi pas la rigueur de films scientifiques. Beaucoup ont la prétention de rendre compte d’un état de choses, d’une situation, mais, consciemment ou non, ils sont porteurs d’un message, d’un regard qui n’est jamais neutre. S’ils sont diffusés par les sociétés de mission, les films doivent aussi servir leurs intérêts. Le montage et la narration qui accompagne les films orientent ainsi souvent la lecture des images. La limite entre fiction et réalité n’est pas toujours évidente.

Les films missionnaires peuvent-ils toutefois aujourd’hui donner lieu à des lectures anthropologiques ?
Remis dans leurs contextes de réalisation et de production, les films tournés par des missionnaires peuvent se révéler être des documents importants. On trouve ainsi dans les archives missionnaires des films présentant des images inédites. La proximité de certains missionnaires avec les populations ont aussi permis de filmer des scènes restées inaccessibles à d’autres. Par leur subjectivité, leurs point de vue, les films, leurs montages et leurs utilisations peuvent aussi beaucoup nous en apprendre sur leurs réalisateurs ou leurs producteurs eux-mêmes, voire sur les pays dits « d’ancienne chrétienneté » à qui ils sont souvent destinés.
Enfin au-delà du film dit « missionnaire », la religion intéresse aussi les ethno-cinéastes. C’est un sujet sur lequel quelques interventions pourront peut-être nous éclairer. D’après l’anthropologue Jean-Paul Colleyn, « le domaine du religieux et du rituel offre des images et des sons spectaculaires. Le rituel présente l’avantage de fournir au cinéaste un canevas, un quasi-scénario »3. On peut citer Jean Rouch qui a filmé différents rituels. Les prophètes intéressent particulièrement les ethno-cinéastes. Ce sont d’ailleurs finalement plus les personnages de la religion que les adeptes qui attirent les réalisateurs.
Ces films tournés par des scientifiques sur le fait religieux sont susceptibles d’apporter un tout autre regard sur la mission.

Emilie Gangnat


1 Marc-Henri Piault, Anthropologie et cinéma, Nathan, 2000, p.108

2 Eric Deroo, « le cinéma gardien du zoo », in Nicolas Bancel [et al.], Zoos humains, La Découverte, 2004, p.386

3 Corinne Wable, « Rendre visible l’invisible », Journal des Africanistes, tome 68, fasc.1-2, 1998, p.255

 

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