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Mission et Cinéma

Colloque 2012
Texte introductiv de Jean-François Zorn

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Le cinéma comme outil de propagande et d’évangélisation

Pour cette troisième partie de notre introduction je m’attaque à un sujet qui probablement intéressera plus les missiologues parmi nous que les cinéphiles et les historiens de l’art (mais on peut appartenir aux deux catégories !) puisque je vais traiter de la question du cinéma comme « outil » à la fois de propagande et d’évangélisation.
Deux remarques initiales à ce propos.

  • Premièrement : le terme « outil » indique une fonction non seulement instrumentale du cinéma mais également son instrumentalisation dès lors que les organismes missionnaires se servent de l’art cinématographique pour faire avancer leur cause apostolique.
  • Deuxièmement : parmi les arguments de cette cause, il y a, en amont de la mission, la propagande promue par les organismes missionnaires ; et pour ne pas rouvrir un débat que nous avions eu lors du colloque de Brive, qu’il soit bien entendu ici que nous utilisons le terme propagande dans le sens de propagation ainsi que lui a donné Jean Pirotte : « une mise en œuvre de moyens d’informations pour propager une doctrine, sans y inclure nécessairement l’intention de duper le destinataire ». Son objectif est « de persuader le public des pays d’ancienne chrétienté d’accorder à l’œuvre missionnaire le secours matériel de ses dons, le soutien spirituel de ses prières et de donner généreusement ses enfants pour la relève1 ». Mais j’ajoute immédiatement, qu’en aval de la mission, l’évangélisation est aussi propagande dès lors que les destinataires de la mission sont les fruits de la propagation conçue en amont. D’ailleurs, bouclons la boucle : les promoteurs de la mission, ceux que Pirotte nomme « pays d’ancienne chrétienté », sont aussi au bénéfice de cette propagation en retour dès lors qu’ils ont à être constamment ré évangélisés pour continuer leur œuvre – les organismes missionnaires ne cessant de le répéter… Cette deuxième remarque permettra sans doute de constater que les films missionnaires, plus particulièrement ceux conçus ou commandés par les organismes missionnaires, ont souvent un double usage : à destination des « missionnés » auxquels on restitue leur image, et à destination des « missionneurs » qui produisent ces images. Peut-on en dire autant des films non missionnaires, que leur thème traite directement un sujet missionnaire ou l’effleure seulement ? Je pense que plusieurs communications permettront de répondre à cette question. Je donnerai ma position personnelle à la fin de cette introduction à l’aide deux exemples.

Venons-en maintenant aux questionnements que suscite le film « outil », de propagande et d’évangélisation.
Première piste : c’est un sujet de débat qui ne manquera pas d’être relevé par plusieurs intervenants ! L’art, puisque le cinéma est un art, est-il un « outil » ? Essayons d’aborder la question de manière non partisane et non idéologique. Si l’on peut reprendre pour le cinéma les trois principes de la rhétorique classique : émouvoir (movere), séduire (delectare), prouver (docere), qui ne voit que si aucun de ces principes ne doit l’emporter sur l’autre pour aboutir à une œuvre d’art accomplie, tout film prouve bien quand même quelque chose, et que si l’administration de la preuve l’emporte sur les autres principes, nous tombons dans le genre film à thèse. N’est-ce pas le penchant, pour ne pas dire le risque, que court le film missionnaire au service direct et conscient de la cause missionnaire ? Probablement, ce constat ressortira-t-il dans les communications et les débats qui suivront, mais la question à se poser sera alors celle du type d’administration de la preuve ; en effet, on peut prouver de manière didactique ou de manière poétique, par la démonstration ou par l’évocation, par le témoignage et le reportage ou par diverses formes de fiction… Selon la voie empruntée, l’effet et le résultat seront différents.
Deuxième piste : si le film missionnaire, comme certains films non missionnaires d’ailleurs, relèvent plutôt du genre film à thèse, l’apologétique qui les sous-tend – pour utiliser un terme technique de la théologie – varie dans le temps. La filmographie de l’Entre-deux-guerres, de la période coloniale et missionnaire encore triomphante et des débuts du cinéma missionnaire, non seulement n’argumentera pas comme la filmographie de l’Après-deuxième-guerre mondiale traversée par le questionnement sur la colonisation et la mission, mais elle n’utilisera pas non plus les mêmes arguments. Il sera donc intéressant de périodiser notre questionnement et de prendre acte des arguments et des sujets qui montent, de ceux qui tombent, des nouveaux qui apparaissent. Dans son article « Le cinéma peut-il servir la mission ? » qui date de 1964, Paul Catrice déplore que peu de films missionnaires catholiques de langue française aborde des problèmes missionnaires et encore moins le sujet général de la mission. On pourrait en dire autant des films protestants. « Il est beaucoup plus facile, écrit-il, de “visualiser” l’expérience concrète d’un homme, d’un groupe, d’une région, que la présentation d’une idée, d’une responsabilité universelle : la mission de l’Eglise2. » Je ne sais s’il est plus facile de faire ce que déplore Catrice que ce qu’il appelle de ses vœux. Je pense que le problème est que tant que la mission ne pose pas problème, le film missionnaire n’en pose pas et se contente, comme l’écrit Catrice, des poncifs de l’exotisme, des séances d’embarquement et de débarquement de missionnaires, d’adieux déchirants, de visites protocolaires des Européens, de mise en exergue des réussite de la mission, de l’héroïsme des missionnaires, du dévouement des missionnés, etc. Mais dès lors que la mission pose des problèmes ou devient elle-même un problème, les films problématisent. Catrice évoque alors les films des années 1960 du père Jacques Gabin sur les père Blancs : L’impasse, Espoir d’Afrique et ceux qui s’ouvrent à la réalité de l’Eglise autochtone. Ainsi, écrit-il, « On est heureux de constater combien, d’année en année, les progrès d’un sens missionnaire purifié se reflète dans les films3. »
Troisième piste : rebondissant sur cette formule de Catrice d’un « sens missionnaire purifié qui se reflète dans les films », j’ai envie de la retourner pour me demander si c’est seulement le nouveau sens missionnaire qui se reflète dans les films ou si les films eux-mêmes ne pourraient pas refléter le nouveau sens missionnaire ? Sans jouer sur les mots, la question est bien celle de savoir si l’art cinématographique lui-même – tant ce qu’il montre que la manière dont il le montre – peut vivifier le nouveau sens de la mission ? Si oui, alors comme « un bon dessin vaut mieux qu’un long discours », le cinéma peut servir la cause missionnaire et ce n’est plus la cause missionnaire qui se sert du cinéma. Je ne sais si, dans notre programmation, nous parviendrons à ce type de découverte mais comme missiologue, je le souhaite… Il est probable que cette découverte nous vienne plutôt du cinéma non missionnaire sans objectif apologétique a priori que du cinéma missionnaire étayant ses propres thèses. Pourquoi ? Parce lorsque le cinéma ne vise pas à convaincre un public spécialisé, mais qu’il se saisit d’une question missionnaire, il emprunte des chemins inattendus au bout desquels soit on tombe dans un précipice et la cause missionnaire en est affectée (les missiologues diront alors que tel ou tel film est catastrophique car leur cause est stigmatisée), soit on débouche dans une clairière et la cause missionnaire s’en trouve éclaircie.
Quatrième piste : Je voudrais illustrer cette dernière perspective en évoquant rapidement deux films, qu’on ne verra pas lors de ce colloque (c’est pourquoi j’en parle !), car il me semble qu’ils ont servi la cause missionnaire, tant par leurs qualités artistiques que par leur manière d’aborder le sujet missionnaire. Il s’agit tout d’abord du film Pleure ô pays bien aimé du réalisateur Zoltan Korda sorti en 1952, tiré du roman de l’homme de lettre libéral sud africain Alan Paton, publié en 1948. Une nouvelle version de ce film, réalisée par Darrell James Roodt, est sortie en 1995, un an après le démantèlement de l’apartheid. Cette histoire met en scène une situation caractéristique du régime d’apartheid institutionnalisé en 1948. Mais l’histoire, telle qu’elle est racontée dans le livre et mise en scène dans le film, permet de briser les oppositions classiques Noirs/Blancs, car les uns et les autres, tous chrétiens, fruits de la mission d’évangélisation donc, sont victimes du système et berné par lui. En effet un vieux pasteur zoulou Stephen Kumalo apprend que son fils Absalom, qu’il a chrétiennement élevé, est en maison de redressement à Johannesbourg où il a émigré, parce que, lors d’un cambriolage, il a tué un Blanc, Arthur Jarvis. Or Jarvis était un militant pour la « justice raciale » et le fils de son voisin, James Jarvis, lequel va alors découvrir l’engagement de son fils. En fouillant à la fois dans l’univers des bidonvilles, des fermes des Boers et des villages indigènes, la caméra fait vivre ce drame de l’Afrique du Sud sous apartheid et révèle la double faillite d’un système dans lequel un père pasteur noir n’a pas pu éviter que son fils devienne un assassin, et des Blancs de bonne volonté ne parviennent pas à renverser l’apartheid. Mais parce ce que ce film conduit le spectateur au cœur de l’épreuve commune des Noirs et des Blancs, il l’amène à s’interroger sur les sorties possible de l’apartheid. Le chroniqueur du Journal des Missions Evangéliques, Pierre de Bethmann écrit en octobre 1953, quelques phrases prémonitoires dans ce sens : « Chercher dans un équilibre des droits et des devoirs, dans la domestication de la force et la condamnation de l’arbitraire des solutions aux injustices, aux souffrances, aux drames dont nous sommes les acteurs, les témoins ou les victimes ; oui c’est un premier pas. Un autre est celui de la solidarité, de la communion, de la générosité, de l’abnégation. Une seule étape est décisive : celle, vraie, celle de l’âme, dans la paix du pardon4. »

Les deuxième film que je voudrais évoquer est plus récent. Il s’agit de Mission, de Roland Joffé, palme d’Or au Festival de Cannes de 1986. Ce film m’intéresse parce qu’il me semble que, dans les années 1980, il a contribué a faire basculer l’opinion jusque-là convaincue que la mission n’était qu’un aspect de la colonisation, en faveur d’un questionnement missionnaire de la colonisation, précisément5. L’action du film se situe dans la forêt luxuriante du Paraguay oriental dans laquelle se tapit, dominant les gigantesques chutes d’Iguazu, un village guaranis. Dès les premières images du film, cette topographie s’oriente théologiquement : en haut des chutes, une sorte de jardin d’Eden où s’ébat un peuple nu et heureux ; en bas, la ville d’Ascencion où mercenaires et trafiquant d’esclaves espagnols  s’adonnent aux plaisirs du sexe et des armes dans une cité coloniale rythmée par les processions catholiques. Nous sommes au milieu du XVIIIe siècle. A vues humaines, les deux mondes ne communiquent pas, les chutes d’Iguazu sont infranchissables, l’accès du jardin guaranis paraît interdit même aux envoyés de Dieu, puisqu’un père jésuite missionnaire est rejeté du paradis dans les eaux furibondes, ficelé sur une croix : sa chute est impressionnante. Mais la mort de ce prêtre suscite la vocation d’un autre, le jésuite Gabriel, accompagné de deux frères missionnaires. Gabriel parvient, muni d’un Nouveau Testament et d’un hautbois, à gravir les chutes au risque de sa vie, et réussit en quelques notes à se faire adopter par les Guaranis chez lesquels il fonde la mission San Carlos ; il s’agit d’une de ces fameuses réductions que la Compagnie de Jésus avait eu l’autorisation de fonder par Philippe III d’Espagne au début du XVIIe siècle. Le film introduit un deuxième personnage, Rodrigo Mendoza trafiquant d’esclaves repenti auquel Gabriel impose l’épreuve de remonter les chutes en tirant une lourde charge. Il y a parvient et il est accueilli par la communauté guaranis.

Je passe les détails de l’histoire pour en venir à la scène finale la plus marquante du film en termes missiologiques. En tout point la communauté « d’en haut », celle des frères de San Carlos, s’oppose au monde « d’en bas », monde colonial que se disputent les Espagnols et les Portugais ; et quand en 1750 un traité entre l’Espagne et le Portugal abandonne le pays au Portugal, le marquis de Pombal ordonne l’expulsion des Jésuites des territoires portugais. La cité est prise d’assaut et nos deux héros, dans un ultime entretien que presse le dispositif d’encerclement de l’ennemi, s’opposent sur la stratégie de résistance chrétienne à mettre en œuvre : Rodrigo reprend les armes et entreprend la résistance armée des Guaranis alors que Gabriel choisit la défense non violente. Il célèbre une messe et conduit une procession avec toute la population alors que le village s’embrase. Tous tous deux meurent abattus par les mêmes balles. Ce film, non seulement réhabilite l’action des Jésuites en montrant leur courage et leur indépendance, mais en fait, de manière insolite les précurseurs des théologiens de la libération aux prises avec la question de la violence révolutionnaire. Cet anachronisme n’est cependant pas sans fondement. Une fois encore, ce film fait entrer le spectateur dans une épreuve, ici plus héroïque mais tout aussi dramatique que celle du film Pleure ô pays bien aimé. Mais en laissant le spectateur libre d’entrer ou non dans l’épreuve et de choisir son héros, ce type de film est-il un puissant vecteur d’une cause, en l’occurrence celle de la mission d’évangélisation aux prises avec des choix, des compromis, des utopies, des réussites et des échecs, en bref avec tout ce qui fait la vie marquée par le scandale de la mort et de l’espérance de la voire disparaître.

Jean-François Zorn

1 Le sens du terme de propagande est ici celui donné par Jean Pirotte dans son article « La mobilisation missionnaire, prototype des propagandes modernes », publié in Chantal Paisant (dir.), La mission en textes et en images, Paris : Karthala. La propagande missionnaire serait la « mise en œuvre de moyens d’informations pour propager une doctrine, sans y inclure nécessairement l’intention de duper le destinataire ». Son objectif est « de persuader le public des pays d’ancienne chrétienté d’accorder à l’œuvre missionnaire le secours matériel de ses dons, le soutien spirituel de ses prières et de donner généreusement ses enfants pour la relève ».

2 Pierre Catrice, « Le cinéma peut-il servir la mission ? », dans Parole et Mission, n°24, 15 janvier 1964, p. 151.

3 Ibidem, p. 152.

4 Pierre de Bethmann, « Pleure, ô pays bien aimé », Journal des Missions Evangéliques, octobre 1953, p. 192.

5 Cf. Jean-François Zorn, « Mission impossible avant la chute. Essai de lecture théologique du film Mission de Roland Joffé », dans Autres Temps, automne/hiver 1987, n°11, p.89-92.

    

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