logo   

Retour vers l'accueil

La critique de film

Réflexion sur un exercice périlleux

L'exercice

Comment faire pour rendre justice à un film ou une oeuvre d'art en général ? Est-ce seulement possible ?

Je poserai la question autrement : dans quelle mesure est-il possible de rendre compte d'une oeuvre à un public qui connaît ou qui ne connaît pas cette oeuvre ?

Il y a la description bien sûr. Il y a des codes, dans la littérature, comme dans l'art - et dans le cinéma. On peut alors commencer par se demander si ces codes sont respectés ou transgressés. Dans ce dernier cas, est-ce que cette transgression fait sens ?

En analysant le langage spécifique d'un artiste on peut étudier l'écart qu'il produit entre le consensus d'une époque et sa conception propre. C'est cet écart précisément qui fait évoluer notre vision du monde et la perception que nous avons des choses et des événements.

Bien, mais le problème c'est que, premièrement, ces fameux codes ne sont pas aussi bien définis, qu'on voudrait bien le croire, ils évoluent sans arrêt, ils dépendent du contexte culturel etc. Et deuxièmement, l'analyse que nous faisons n'est jamais neutre, ce n'est pas comme dans le jeu des enfants "cherchez l'erreur". Bien au contraire, notre perception de l'oeuvre d'art, comme de toute chose d'ailleurs, est profondément marquée par notre sensibilité et notre état psychologique, par notre culture et notre vision du monde. Il n'y a donc pas de descripion objective, il n'y a que des prises de position subjective. Plus ou moins, évidemment. Quelqu'un qui connaît bien l'histoire de l'art va être mieux à même de décrypter les éléments qui composent une oeuvre qu'un néophyte. Ceci dit, il va nous apprendre plus sur ces éléments, certes, mais va-t-il être plus objectif ?

La pratique

Antichrist

Antichrist de Lars von Trier

Prenons par exemple la polémique autour du film de Lars von Trier, Antichrist (v. sur notre site l'article de Sylvette de Micheaux et la page sur le jury oecuménique du festival de Cannes 2009. Entre "l'anti-prix" du jury oecuménique et son appréciation comme "grand film", on peut trouver tout et son contraire. Si ce type de différence d'opinion est courante (voir l'article de Jacques Vercueil : "De tout pour faire un monde" dans Vu de Pro-Fil n° 4), je trouve tout à fait justifié le rappel à l'ordre exprimé par Alain Le Goanvic sur la page sur le jury oecuménique : le jury se doit de garder son sang froid et savoir apprécier des qualités formelles sans se laisser embarquer par une réaction viscérale par rapport à des concepts ou des valeurs qu'on ne partage pas. Mais l'attribution de cet anti-prix est la preuve que ce n'est pas si facile, même quand on est en situation de juré, même quand on se force à être un spectateur averti. Du coup je me demande dans quelle mesure tous les arguments que nous avançons pour analyser un film ne sont pas des justifications à posteriori d'un jugement qu'on porte à priori sur un plan émotionnel.

The Tree of Life< The Tree of Life<

The Tree of Life de Terrence Malick

Autre exemple, les avis complètement divergents sur la palme d'or 2011, The Tree of Life de Terrence Malick. Il n'y a qu'à consulter les avis opposés de Jean Lods et de moi-même sur le site du jury oecuménique*, ainsi que le jugement que porte Françoise Lods dans ses "Impressions de juré" et la fiche du film de ma plume. Jean Lods parle de "déception", il dit que le film est "plombé par ses trop hautes exigences, ... Trop appuyé. Trop surligné. Trop boursoufflé. Trop creux et trop sonore." Moi, je parle d'"images d’une beauté étourdissante". Dans les deux cas, il s'agit d'un jugement de valeur sur une impression esthétique qui résonne ou non en nous. Françoise Lods le dit d'ailleurs quand elle écrit : "Rien ne m’a plu dans ce film". Réaction affective qui conduit à un jugement de valeur : "amoncellement de clichés... réponses simplistes... mise en scène ... prétentieuse." Dans la fiche, je parle de "prière visuelle" et de "mise en scène onirique". Voilà encore un jugement de valeur qui correspond ici au crédit émotionnel apporté à priori à la citation de Job mise en exergue. Il est vrai que je trouve que le film correspond tout à fait à l'esprit de cette fable biblique. Là aussi, Dieu répond à Job en invoquant tout ce qui a de grandiose dans la création.

En conclusion

Alors comment faire pour écrire une critique de film ? La question était récurrente dans la bouche des rédacteurs qui écrivent pour le site du jury oecuménique à Cannes - et qui écrivent "à chaud", très rapidement après avoir vu le film et avant que ne soient sortis les différents articles et appréciations dans les médias. Je crois qu'il faut en tirer deux leçons.
  • Il faut constamment parfaire notre connaissance des codes et des techniques pour savoir décrypter au plus juste. La simple prise de position, qui reste au stade du jugement émotionnel, n'apporte pas grand chose au lecteur. Il trouvera l'exact contraire dans d'autres prises de position - et l'accumulation d'opinions diverses n'est pas synonyme de "vérité".
  • De l'autre côté, il faut être conscient qu'une "critique" reste toujours subjective. Le terme de "critique" vient d'une racine grec qui désigne l'acte de distinguer. Il s'agit de discernement. Il s'agit dès lors de discerner les qualités de fond et de forme dans le film, mais aussi les raisons de notre propre émotion. Cette "critique" envers nous-même nous conduit à une plus grande humilité.
  • Mais n'est-ce pas précisément cette humilité qui nous conduit ensuite à une plus grande audace à faire entendre notre voix ? Si je sais que toute critique est subjective, je n'ai pas besoin de (trop) m'inquiéter des prises de positions différentes. Ce n'est pas forcément que l'autre a raison et moi j'ai tort, ni l'inverse d'ailleurs. La figure du savant, celui qui sait et devant qui on s'incline, n'a pas lieu d'être ici. Pour l'analyse formelle, oui, on peut toujours apprendre de ceux qui ont une bonne connaissance du langage cinématographique. Mais en ce qui concerne le jugement esthétique, le jugement de valeur, chacun est maître à bord. Il suffit juste de garder en mémoire que cette audace se fonde sur l'humilité d'être un parmi d'autres.
  • Dernière conclusion que j'aimerais en tirer : il est important de se faire une idée avant d'avoir consulté les autres avis. Personnellement, dans les festivals, je vais toujours dans les projections sans rien lire avant et souvent je ne sais même pas quel film je vais voir. Cela m'a valu quelques belles surprises : certains films, que je ne serais jamais allé voir si j'avais lu les critiques avant, m'ont enchantée. Des surprises inverses aussi, quand on se retrouve dans un porno-gay-d'horreur. Mais il faut de tout pour faire un monde, pour se faire une idée de ce qui se fait, pour remettre ce qu'on aime ou n'aime pas à sa juste place.
Donc, soyons ouverts à la surprise, et soyons audacieux d'humilité !

Waltraud Verlaguet

* Voir aussi l'article de David Guiraud dans Réforme

Réflexion sur la réflexion

(de Waltraud Verlaguet concernant cet exercice périlleux)

Je rejoins sans doute sur bien des points l’analyse faite par Waltraud Verlaguet sur ce sujet de la critique. Avec toutefois un certain nombre de bémols, de remarques, de réserves et de limites que je voudrais formuler ici.

Tout d’abord, à propos de l’objet même de cet exercice.

Il me semble qu’il faudrait en ce domaine être encore plus humble que ne le suggère Waltraud Verlaguet et reconnaître : oui, les arguments que nous avançons pour analyser un film ne sont que des justifications de nos réactions émotionnelles. Ils n’ont pas de valeur objective. On ne peut pas, Dieu merci, rendre compte d’un film à partir de « critères » définis comme on le ferait pour une machine à laver ou un réfrigérateur. Il n’y a pas de « vérité » objective d’un film. Toute œuvre d’art touche la part intime de notre être, donc ce qu’il y a de plus personnel et d’unique en nous. Dans ce domaine la logique du vrai et du faux ne s’applique pas. Il faut donc que le critique ait la modestie de considérer que ses réactions sont liées à ce qu’il est et imposées par sa sensibilité.

Ceci dit, on ne rend pas compte d’un film pour rien, simplement pour parler d’un film. Il y a un destinataire au bout de cet exercice. Et je dirais que pour moi la critique d’un film est le support d’une relation à trois : le film, le critique et le lecteur (qui a, ou qui n’a pas vu le film). Car c’est moins pour soi que l’on rédige une critique que pour un lecteur (réel ou supposé). C’est lui que l’on cherche à convaincre, non pas du film, mais de la réaction que l’on a eue à l’égard de ce film : en somme, et selon la phrase de Bachelard, « le moi s’éveille par la grâce du toi ».

Mais, pour convaincre, il faut des arguments qui permettront de passer de la réaction émotionnelle à l’analyse des raisons de ces émotions (raisons qui se développent en soi lors de la vision du film, mais qui sont alors encore inaccessibles, inconscientes). Et ces raisons vont en grande partie s’appuyer sur la façon dont le film s’inscrit en tant qu’oeuvre cinématographique. D’où l’importance de connaître non seulement l’histoire du cinéma (son développement en fonction des époques et les lieux, les différentes écoles et mouvements, leurs règles et leurs codes), mais aussi la langue cinématographique, sa grammaire, la façon d’y écrire des mots, des phrases et des chapitres, etc. On pourrait penser que la mise en œuvre de procédés d’analyse somme toute presque « scientifiques », ou en tout cas basés sur une théorie et une logique, devrait conduire à des critiques grossièrement concordantes. Or on remarque qu’il n’en est rien. Il suffit de constater que, de manière à peu près systématique, tout film encensé par Les Cahiers du cinéma est mis en pièces par Positif, ces deux journaux étant pourtant censés représentés ce qui se fait de mieux en matière de compétence cinématographique. Autre exemple chez nous, à Pro-Fil même, Alain le Goanvic et Jean-Michel Zucker : leur compétence en matière de cinéma est incontestable, ce qui ne les empêche pas d’arriver fréquemment à des points de vue totalement opposés. Ainsi sur Des hommes et des dieux et sur Tree of life.

C’est qu’en fait la compétence ne supprime pas l’intervention de la subjectivité dans l’analyse d’un film. Elle la fait pénétrer au contraire dans des endroits que le non averti ne soupçonne pas. Telle longueur de plan peut paraître grossièrement insistante à l’un, et correspondre pour l’autre à la nécessité de souligner l’importance d’un moment. Pour l’un, tel plan en plongée semblera vouloir manipuler le spectateur, pour l’autre il mettra en évidence le regard de Dieu s’apitoyant sur sa créature. Dans un cas comme dans l’autre pourtant, le point de départ sera une donnée purement objective : dans le premier, une durée de plan, dans l’autre, une position de caméra. C’est au niveau de l’interprétation, donc de la subjectivité, que la divergence apparaît.

Faudrait-il en conclure que toute objectivité réelle est impossible ? Sans doute. Au moins faut-il en être conscient et tâcher de conserver suffisamment de lucidité pour faire passer les réactions affectives au banc de l’analyse raisonnée. Quitte à dire, au terme de cet exercice : « Je persiste et signe ! » Je voudrais à ce propos faire une remarque sur le reproche de « réactions viscérales » ou « épidermiques » que l’on adresse parfois à des critiques avec l’idée de les disqualifier en raison du côté extrême des positions prises. Il est curieux de noter qu’un tel reproche ne concerne que les jugements négatifs portés sur les films. On n’est « viscéral » ou « épidermique », donc discrédité, que quand on déteste. Rien de tel, par contre, quand on adore un film. Personnellement, il me semble que les réactions affectives positives à l’égard d’un film sont également de nature viscérale ou épidermique, et qu’elles sont encore plus dangereuses que les négatives parce qu’on s’en méfie moins, parce qu’on les accepte plus facilement. Surtout quand la « thèse » du film, le « message » qu’il transmet sont incontestables et entraînent pour ainsi dire une adhésion d’office. Prenons l’exemple Des hommes et des dieux. Comment ne pas adhérer à 100% à ce qu’il « dit » ? Et du coup, comment ne pas risquer de perdre son esprit critique et ne pas être poussé à adhérer aussi à ce qu’il « montre » ? Au cinéma comme dans la vie l’amour est aveugle, il pardonne tout au cinéaste aimé, il passe sur ses défauts et exalte ses qualités.

Mais sans doute faudrait-il distinguer deux types parmi ces réactions que l’on qualifie de viscérales ou d’épidermiques :

  • Celles qui s’en prennent au contenu du film, aux idées qu’il transmet : c’est le cas pour l’hostilité provoquée il y a deux ans par L’Antichrist de Lars Von Trier.
  • Celles qui rejettent le film pour sa qualité cinématographique, indépendamment de son contenu et de son message. Sans que forme et fond soient forcément déconnectés, car on peut refuser violemment un film parce que sa forme n’a pas la hauteur que son contenu promettait.
Et sans doute aussi, pour tempérer les excès de passion auxquels sont conduits parfois les critiques, on ne rappellera jamais avec assez d’insistance que si un film suscite des réactions violemment négatives chez celui (ou celle) qui a pour charge d’en rendre compte, l’expression de ces réactions doit passer par le tamis du respect dû à son auteur… mais aussi dû à ceux dont l’avis est différent.

Pour conclure, si l’idée de pouvoir analyser objectivement un film apparaît (heureusement !) un leurre, et s’il y a pratiquement autant de films que de spectateurs, un film n’existant que dans la relation avec celui qui le regarde, loin de déplorer cet état de choses en constatant une fois de plus l’impossibilité d’atteindre la vérité, il me semble qu’il faille au contraire s’en réjouir et s’ouvrir, ainsi que le propose Waltraud Verlaguet, à une « humilité audacieuse » où chacun se sente à la fois libre d’exprimer son point de vue sans crainte d’être (mal)jugé et ouvert à l’écoute tolérante des réactions de l’autre. L’art cinématographique, objet de tout ce débat, ne peut que s’enrichir d’une confrontation aux frontières sans cesse repoussées.

Jean Lods

Mentions légales

Vie privée

Siège social, 40 rue de Las Sorbes, 34070 Montpellier - -

Secrétariat national, 390 rue de Font Couverte Bt. 1, 34070 Montpellier - 04 67 41 26 55 - secretariat@pro-fil-online.fr