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L’hôpital psychiatrique au cinéma

par Jean-Michel Zucker


Le cinéma, à travers de très nombreux genres -policier, thriller, épouvante, fantastique, comédie…- s’est depuis longtemps intéressé au thème de la maladie mentale, c’est à dire à la représentation et aux conséquences des différentes pathologies psychiques, -psychoses schizophréniques ou paranoïaques, névroses dépressives ou obsessionnelles. Parmi d’autres, de grands réalisateurs- Lang, Hitchcock, Litvak, Fuller, Mankiewicz, Bergman, Altman, Cassavetes, Polanski, Kubrick, Scorsese, Linch, Forman, Loach, - ont été fascinés par l’un ou l’autre de ces aspects. Si les films réalisés avant les années 40 mettent surtout en scène le fou dangereux- un serial killer, un monstre, dont les actes incontrôlés provoquent l’horreur et le retranchent de la communauté humaine à laquelle appartient le spectateur-, ceux qui sortent après la 2ème guerre mondiale sont imprégnés de références aux traumatismes psychiques subis dans l’enfance et aux théories de l’Inconscient tels « La maison du Dr Edwards » (1945), « Psychose » (1960), « Pas de printemps pour Marnie » (1964) de Hitchcock ; ou font la part belle à l’analyse des perversions sexuelles comme dans « Lilith » (1965) de Robert Rossen . A partir des années 70 les réalisateurs explorent plus finement des maladies mentales moins spectaculaires, les états dépressifs, et la « folie ordinaire» de la société avec des films comme « Family life » de Ken Loach (1971) ; « Une femme sous influence » de Cassavetes (1975)  et plusieurs œuvres de Woody Allen.

Parmi toutes les productions cinématographiques consacrées à la fragilité mentale, celles qui ont pour cadre principal l’hôpital psychiatrique ne sont pas les plus nombreuses. De récents et excellents documentaires nous offrent une plongée dans le microcosme de l’institution psychiatrique : « La moindre des choses » (1996), de N.Philibert qui est allé partager la vie des pensionnaires et du personnel soignant de la Clinique Laborde ;  « Elle s’appelle Sabine » (2007) de S. Bonnaire qui décrit le parcours de sa sœur schizophrène à travers les lieux de sa prise en charge ; « Valvert » (2009) de V. Mréjen qui nous introduit dans l’univers et le quotidien d’un hôpital psychiatrique à Marseille. Nous avons cependant voulu présenter au cours de ce séminaire plusieurs extraits significatifs de trois films de fiction majeurs qui se déroulent quasi exclusivement entre les murs d’un hôpital psychiatrique, et abordent avec courage et talent des questions existentielles, sociales, politiques et éthiques fondamentales.


La fosse aux serpents (Anatole Litvak: 1948)

Atteinte de schizophrénie, une jeune romancière , Virginia, est internée en hôpital psychiatrique pour une grave dépression nerveuse. Elle n’a plus aucun souvenir et ne reconnait même pas son mari. Le docteur Kik tente de lui faire retrouver la mémoire. Après un électrochoc, son état s’améliore, et elle retrouve quelques souvenirs douloureux qu’elle avait enfouis, notamment la culpabilité éprouvée après le décès de son père. Mais elle fait une rechute et est placée auprès des malades mentaux incurables : choquée Virginia retrouvera alors la mémoire et la raison.

Le réalisateur porte à l'écran le roman autobiographique de Mary Jane Ward qui avait passé 7 ans dans un asile. Trois psychiatres conseillèrent Litvak et ses scénaristes, qui prirent le temps ensuite d’observer pendant 3 mois des malades hospitalisés. Les acteurs se documentèrent avec autant de sérieux, et Olivia de Havilland, remarquable aussi bien dans ses longs monologues torturés, souvent en voix off, que dans son interprétation physique avec ses regards tragiques et traqués, rencontra même une schizophrène qui avait le même type de relations avec son médecin qu'elle même avec Leo Genn (Kik) dans le film! Pour la première fois au cinéma on assistait d’une part à la vie quotidienne dans un asile d’aliénés, d’autre part à la réhabilitation du malade mental dont la souffrance et l’approche psychanalytique étaient prises très au sérieux, de même que la question de la limite entre le normal et le pathologique (« Rien ne ressemble plus a un fou endormi qu’un homme normal endormi »). La psychanalyse était alors à la mode mais le sujet, la folie, était encore très audacieux, et le film, à la fois passionnant et émouvant, fit sensation en dépit d’une certaine simplification pédagogique dans l’explication des cas et de leur guérison, de quelques scènes à la limite du soutenable, et d’un « happy end » trop bien préparé. Ces réserves apportées, On doit reconnaître que le thème est traité avec une réelle vigueur, notamment dans la description de l’asile lui même. Le gigantesque travelling de bas en haut, identifiant la salle où sont réunies les malades qui entourent et harcèlent Virginia à une immense "fosse aux serpents", est resté à juste titre célèbre.


Shock Corridor (Samuel Fuller : 1963)

Ambitieux et arriviste, le journaliste Bennett entend décrocher le Prix Pulitzer et se couvrir de gloire et d’argent. Pour cela, il se fait passer pour aliéné et interner dans un hôpital psychiatrique où il enquête sur une affaire de meurtre dans laquelle les trois témoins fous n’ont rien su dire à la police.

Il s’agit ici d’après Godard d’« un chef d’œuvre du film barbare », sur les névroses de l’Amérique : l’un des fous est un ancien savant atomiste que les implications de ses découvertes ont traumatisé ; l’autre a été prisonnier des coréens qui en ont fait un communiste en lui lavant le cerveau et qui, après la thérapie des américains, se croit un général sudiste. Le troisième est un noir qui a été sauvagement battu par des racistes et se prend pour un membre du Ku Klux Klan. L’asile est ici une véritable métaphore de la société: il est emblématiquement le couloir lisse, blanc, lumineux, sans ombres ni recoins, net et mortellement propre, dont l’ image est imposée au spectateur à l’ouverture et au finale du film. On est fasciné par la froide perspective qui fait se confondre plafond, plancher, murs et portes. Mais une fois aventuré dans ce couloir, le journaliste, homme de l’extérieur, homme hors couloir, sera comme pris dans des sables mouvants, et ne pourra plus en sortir : le couloir va se refermer sur ce triste individu. Dans ce film inspiré et prémonitoire, Fuller présente la folie des trois témoins du meurtre comme l’exaspération d’un raisonnement logique, violenté, traumatisé par les hantises et les obsessions des Etats Unis d’Amérique : trois caricatures kafkaïennes d’une impressionnante portée politique et sociale, cependant que l’on voit se manifester, avec Bennett, le pouvoir irrésistible et dévastateur de la grande presse à sensations.

La frénésie angoissée des personnages et l’humour grotesque des scènes nous emporte d’autant plus que tout ce qui pourrait nous rassurer se dérobe : l’assassin est un infirmier, les psychiatres sont incapables de démasquer le simulateur, la thérapie par électrochoc est insupportable, et la fin du film est effrayante puisque si le journaliste a démasqué le meurtrier, le couloir a eu raison de lui.


Vol au dessus d’un nid de coucou (Milos Forman: 1975)

Jack Nicholson dans Vol au dessus d'un nid de coucou, @ Splendor Films Randle Mc Murphy, détenu pour viol, demande pour échapper à la prison à être placé sous tutelle médicale dans un établissement psychiatrique. Une infirmière chef, miss Ratched, y fait régner un climat répressif auquel se soumettent plus ou moins bien les pensionnaires, sauf un indien mutique et apparemment autiste. Mc Murphy organise la désobéissance et la subversion et met en danger le système totalitaire: une lobectomie « thérapeutique » abolira sa force vitale et son libre arbitre.

Le film, tourné dans un hôpital psychiatrique de Salem (Oregon) et faisant apparaître pour certains personnages secondaires de véritables patients, décrit une atmosphère de rebellion, à l'instigation d'un simulateur libertaire qui se révolte contre la dureté et les méthodes autoritaires d'une infirmière. Il est tiré d’un roman de Ken Kesey, figure de proue de la contre-culture américaine des années 60.

La clinique psychiatrique est pour le réalisateur le microcosme paradigmatique de tous les goulags et l’image symbolique de la dérive de l’histoire américaine avec l’oubli du génocide sur lequel elle s’est construite : la fraternisation touchante de l’Indien et de Mc Murphy, interprété par Jack Nicholson, renvoie à Fenimore Cooper et Hermann Melville. Ratched, l’infirmière castratrice, est l’image symbolique de la mère américaine, héritière de la fameuse Hannah Duston défendant sa vie et sa vertu contre une horde d’indiens, mythifiée dans les récits du puritain Cotton Mather, de Hawthorne et de Thoreau. Les provocations et les manipulations en miroir de Mc Murphy et de Ratched - tous deux vêtus de noir, alors que l’environnement asilaire est en blanc - évoquent la lutte immémoriale entre les deux aspirations de l’humanité, -l’épanouissement de l’individu et l’imposition d’un ordre social-, dont aucune n’est à elle seule viable à l’état pur. C’est cependant vers l’homme pêcheur, révolté et supplicié, qui a su éveiller la dignité humaine de ses compagnons doués de déraison, que Forman guide notre admiration et notre sympathie. La construction dramatique de ce film violemment subversif, à la fois satirique et pathétique, tient le spectateur en haleine jusque à l’inoubliable et bouleversante séquence finale, lorsque l’indien étouffe par compassion puis vampirise un Mc Murphy lobotomisé, pour y renouveler ses forces et s’échapper solitaire vers les montagnes de ses ancêtres.

Jean-Michel Zucker

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