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Des frères au fil des versets

Conférence donnée en ouverture du séminaire Pro-Fil 2017

Mesdames et messieurs, chers amis, je suis très sensible à votre invitation, c’est, je crois, Marie Christine Griffon, la bibliothécaire de l’Institut Protestant de théologie, qui a pensé à moi pour ouvrir votre session dont le thème central cette année s’intitule « La fraternité, ou est ton frère ? ».

Je suis psychologue clinicien en retraite, et doctorant en Théologie en ancien testament avec le Professeur Dany Nocquet. Ma recherche s’intéresse au paradoxe de la stérilité chez les matriarches ces femmes qui sont au moins coresponsables de la promesse de la « Grande Nation » faite à leurs époux. J’ai été interpellé par le titre de votre session, et bien entendu par son interrogation. Mais où se cache donc ton frère ? 

Je ne sais où le chercher. Je ne vous parlerai pas de cinéma dans mon propos, même si avec mon épouse nous sommes passionnés par cet art, vous allez le faire pendant deux journées. Je ne vous parlerai pas non plus en philosophe de la fraternité, d’autres le feront bien mieux que moi pendant ces quelques heures.

Non, j’ai eu envie de vous proposer une réflexion à partir de quelques questions issues de ma lecture, de mon interprétation personnelle, de mon herméneutique s’il faut employer un terme savant, du texte biblique. Celle-ci est née de mon trajet professionnel et personnel, qui croise la psychologie, la psychanalyse et la théologie. Je mènerai cette réflexion en suivant le fil de quelques versets bibliques…

Le trouverons-nous là ce frère ? Frère disparu, donc, puisque vous le cherchez ? Je ne sais pas…

Ou donc est ce frère vous demandez-vous ? Au fur et à mesure du cheminement les quelques questions que je vous proposerai nous aideront peut-être non pas à trouver ce frère, recherché, ou cette sœur d’ailleurs, mais à comprendre ce que nous cherchons, et pourquoi, quand nous posons la question « où est ton frère ? ».

La fraternité, est peut être, un peu aussi ce que nous cherchons. Pour le dire autrement quel signifié se cache dans notre langage, quand nous prononçons le signifiant de fraternité ? Nous n’oublierons pas que, pour la linguistique, si le signifiant est un son, pour la psychanalyse et pour Jacques Lacan en particulier le signifiant est une trace dans l’inconscient[1]. Ce peut être aussi un « trou » dans le langage. Parlons-nous de fraternité quand nous parlons « du frère », « le frère », « nos frères » ? Vous avez remarqué bien sûr que lors de la catastrophe récente aux Antilles il a été question de solidarité, mais point de fraternité ? Que manquait-il pour cela ? La médiation s’accompagne mal avec la fraternité, la solidarité lui va mieux.

La fraternité serait-elle l’impensé ou le non dit d’un retour au religieux ? Notre époque, nous-mêmes sommes en perte de sens, la connexion supplée à la connaissance, et la fraternité n’est qu’un moment le « moment fraternité » comme l’écrit Régis Debray. Mais ce moment, je le crois, est le témoin d’une trace immémoriale et la griffe dans la psyché de ce que nous « possédons un héritage sans testament » pour citer René Char et Hannah Arendt, pourquoi, et d’où vient ce besoin fraternel ?

Pour avancer dans notre réflexion j’ai eu recours aux travaux de théologiens, en particulier André Wénin[2] (Louvain) ou à des philosophes, Catherine Chalier[3] ou Régis Debray[4], et des psychanalystes, Marie Balmary et Nathalène Isnard Davezac.

Alors je vous propose de me suivre, une petite heure, en lisant la Bible. Mais commençons par le commencement. Le premier verset de la bible est celui-ci :

בְּרֵאשִׁ֖ית בָּרָ֣א אֱלֹהִ֑ים אֵ֥ת הַשָּׁמַ֖יִם וְאֵ֥ת הָאָֽרֶץ׃

 Quand il créa Elohim les cieux et la terre

וְהָאָ֗רֶץ הָיְתָ֥ה תֹ֙הוּ֙ וָבֹ֔הוּ

Et la terre était un chaos

Je traduis l’hébreu littéralement, pour essayer de vous en transmettre, ce qui pour moi en fait la saveur, un peu, le peu que j’ai compris. « La terre était un chaos » Il y avait donc un « pasrien » au commencement, et ce, contrairement à ce que nous nous sommes appropriés du langage de la Bible, il n’y avait pas rien, il y avait un chaos. L’origine c’est donc le chaos. Mais tout va s’ordonner très vite, et va entrer en scène un personnage auquel on ne s’attendait pas, un Dieu séparant. Il va séparer la lumière des ténèbres, et ce sera :

י֥וֹם אֶחָֽד

 Le jour UN

Le jour un, celui du commencement. Avec les nuits et les jours, c’est le temps qui prend sa place, et avec le temps, les générations, les fils, les filles, puis les ancêtres, puis encore les fils, les filles, les frères et les sœurs, qui vont devenir à leur tour des ancêtres, des fratries se succèderont, tout s’ordonne. Pendant des pages et des pages du texte ils vont ordonner la table des peuples. L’universel va peu à peu se dévoiler. Après la séparation des ténèbres d’avec la lumière IL va séparer la terre des mers, le monde se dessine, puis les végétaux, herbes, céréales, arbres fruitiers, IL va séparer les astres, celui du jour, celle de la nuit et ses étoiles…Le fait de distinguer, de séparer est donc une caractéristique permanente de l’action créatrice, et ces séparations qui instaurent les choses et les êtres dans leur altérité sont la condition pour que le monde soit :

וְהִנֵּה־ט֖וֹב מְאֹ֑ד

Et voici, infiniment bien.

Mais laissons faire le Dieu séparant.

Sans destruction, sans violence il va maitriser, organiser, le chaos originel, sa puissance est utilisée, mais elle est contenue, elle canalise, les ténèbres originelles ne disparaissent pas, elles sont inscrites dans une alternance avec la lumière pour rythmer le temps, il en va de même pour les eaux de l’océan primordial, elles non plus ne disparaissent pas, elles sont intégrées dans cet espace que Dieu déclare ט֖וֹב bon. Quelque chose d’originel, d’irrépressible, d’irrésistible, se met en place dans le mystère de la création, telles petit à petit, ces cellules qui donnent formes et vie à l’existence humaine.

J’ai envie, d’ores et déjà de nous poser cette première série interrogations à ce moment de notre cheminement.

Il y eut donc au commencement ce ט֖וֹב מְאֹ֑ד cet « infiniment bien » au-delà du chaos originel, juste après le chaos. Et « le faire fraternité » le désir de fraternité, où qu’il se trouve et quel qu’il soit, car il peut prendre plusieurs formes : « dans la nuit debout », dans « la section », « le parti », « le syndicat », « la loge », « la lutte » « dans la tranchée » « la bande » n’est-ce pas un reflet privé de cet infiniment bien d’avant ?

Ce « faire fraternité » ne joue – t-il pas le jeu, d’un liant ou d’un lien apaisant par l’intermédiaire de rites plus ou moins symboliques, et remplaçant ce qui a pu manquer, ce qui a pu faire chaos, faire trou dans le langage, ce qui s’est absenté, ce qui n’a pas eu lieu ?

Ce chaos originel peut-on l’entendre comme l’image, l’écho, d’un autre chaos, plus personnel, celui d’un désordre ou d’un questionnement existentiel, intime, anthropologique, « le faire fraternité » serait alors ce moment car ce n’est qu’un moment, et il n’est qu’un moment pour apaiser un désordre ?

Faut-il au « faire fraternité » un passé qui fasse sens dans l’ici et maintenant ?

Ces questions ne sont là que pour éclairer, une recherche qui ne peut qu’être personnelle.

Mais continuons notre chemin au fil des versets…Que va-t-il se passer ? Vous connaissez pour la plupart ces pages de la Bible, les deux versions, les deux univers théologiques, du mythe originel : au chapitre 2, la création est différente, la terre prend sa place, celle de l’humain, אָדָם Adam, et nous faisons connaissance aussi, avec l’Eden.

וַיִּטַּ֞ע יְהוָ֧ה אֱלֹהִ֛ים גַּן־בְעֵ֖דֶן מִקֶּ֑דֶם וַיָּ֣שֶׂם שָׁ֔ם אֶת־הָֽאָדָ֖ם אֲשֶׁ֥ר יָצָֽר׃

Et il planta le Seigneur Dieu un jardin en Eden, en Orient et il dépose là l’humain qu’il avait façonné.

J’ai traduit ce verbe יָּ֣שֶׂם par déposer, en fait les significations de ce mot hébreux sont multiples, complexes comme souvent : mettre, placer, poser, instituer, fixer, rendre gloire à ; déposer a le mérite du souci porté à, du soin mis sur l’instant, quand on dépose c’est avec précaution, parce qu’on prend soin de ce qui est déposé. (On dépose un enfant à la crèche, à l’école, On dépose un objet précieux dans la vitrine de la salle à manger, ou...on dépose son argent en banque) la relation avec ce qui est déposé est importante pour celui qui dépose, ce qu’on dépose est en général, précieux, car ce qui est déposé doit prendre toute sa place, jouer, son rôle…

L’humain est objet de soin de la part d’יְהוָ֧ה אֱלֹהִ֛ים l’humain est à son image. L’humain déposé ainsi est investi d’une mission, il va devoir garder et servir le jardin dans lequel il se trouve. Or l’humain est seul. Pour remédier à cela, ce « pas-bien » qui menace la vie, l’avenir, car l’isolement est mortifère pour l’humain, Dieu se propose d’agir en faveur de l’humain עֵ֖זֶר כְּנֶגְדּֽוֹ « en lui faisant une aide כְּנֶגְדּֽוֹ  comme en face de lui » littéralement traduit de l’hébreux.

Et cet arrachement à la solitude, à la mort possible annoncée, qu’est-ce sinon une relation, un vis-à-vis, un visage, au sens que Levinas donne à ce terme, et que Dieu va présenter à l’humain ?

Comme son vis-à-vis, c'est-à-dire que les partenaires ne seront pas identiques, ils ne le seront jamais, ils sont face à face, ils sont « comme », mais ils ne sont pas les mêmes. Le « comme son vis-à-vis » introduit une différence, même un possible dissensus. Et d’où vient ce vis-à-vis ?

Pour ce faire Dieu a plongé l’humain dans une torpeur, dans un profond sommeil.

וַיִּקַּ֗ח אַחַת֙ מִצַּלְעֹתָ֔יו וַיִּסְגֹּ֥ר בָּשָׂ֖ר תַּחְתֶּֽנָּה׃

Il prit un de ses côtés, et il referma la chair à sa place.

Un côté chers amis, un côté et non une côte !!

Sur le plan de la chirurgie mythologique, il n’y a pas grande différence, mais sur le plan symbolique elle l’est !

Ainsi donc Dieu sépare l’humain cet être indéterminé en deux côtés ; ils sont de même nature, mais ensuite :

ויִּבֶן֩ יְהוָ֙ה אֱלֹהִ֧ים׀ אֶֽת־הַצֵּלָ֛ע אֲשֶׁר־לָקַ֥ח מִן־הָֽאָדָ֖ם לְאִשָּׁ֑ה וַיְבִאֶ֖הָ אֶל־הָֽאָדָֽם׃

Il construisit le Seigneur Dieu le côté qu’il a pris à l’humain en une femme et il la fit venir vers l’humain.

Ce qui se passe là est très important pour la suite de notre réflexion.

Le surgissement du vis-à-vis, donc de l’autre, dans sa différence est la suite d’un double manque :

Dans ce que nous savons de ce qui est raconté, à cause du sommeil dans lequel est plongé l’humain, aucun des deux partenaires n’a accès à sa propre origine, ni à celle de l’autre. Il ne sait rien, c’est un premier manque, nous ne savons rien. Ainsi ce vis-à-vis, ce visage « dont je suis otage » écrit Levinas, va de pair avec une perte qui affecte le savoir.

Qui est-il réellement cet autre ? Mais il est « comme ». Il est mon vis-à-vis, mon égal.

La méconnaissance de l’autre est elle le prix à payer pour qu’il y ait l’égalité ? Par ailleurs il y a un autre impossible à dire, deuxième manque, un côté a été pris à l’humain en son sommeil. C’est une perte, la cicatrice atteste ceci là où la chair a été ouverte.

Ni l’un, ni l’autre ne sera « complet ». Nous sommes les uns et les autres des êtres incomplets, une part de nous même nous échappe, la toute puissance nous est étrangère.

Et le théologien André Wénin ajoute que ce que le narrateur raconte ici de l’invention de la relation humaine est capital. « Toute relation de ce type impose en effet ce double manque, et affecte le fraternel sur le savoir et sur l’intégrité individuelle. Elle met chacun face de ce que l’image du sommeil traduit à merveille, à savoir : l’autre nous échappe « radicalement » dans ce qui fonde son individualité ».

En plus, la présence de cet autre nous renvoie sa propre image d’être manquant, il n’est pas tout puissant, nous ne sommes pas tout puissants, et cette différence nous apprend que nous ne savons pas tout. Et en tout cas pas tout de l’autre. La relation à l’autre est toujours marquée par ce « pastout ». Il va donc falloir consentir à cette double perte, et consentir dans la relation, à la confiance avec ce comme mon vis-à-vis.

Or contre toute attente, quand Dieu fait venir la femme vers l’homme, qui sort de sa torpeur, lui s’écrit : « Voici l’os de mes os » et

 וּבָשָׂ֖ר מִבְּשָׂרִ֑י

« Et dans la chair de ma chair »

לְזֹאת֙ יִקָּרֵ֣א אִשָּׁ֔ה כִּ֥י מֵאִ֖ישׁ לֻֽקֳחָה־זֹּֽאת׃

« Pour celle-ci on l’appellera femme, parce que de l’homme a été prise celle ci»

Ecoutez l’analyse très pointue du narrateur biblique sur ce comportement humain. Que nous dit-il là ? L’humain, l’homme, était profondément endormi, il ne savait rien, n’avait aucune conscience de ce qu’il se passait…

Auparavant Dieu lui avait montré toutes les espèces animales et l’homme les avait nommées, mais devant sa solitude, Dieu décide de lui donner dans son sommeil, un vis-à-vis, et après son sommeil Dieu lui présente une femme, mais que sait-il l’homme de l’origine de celle-ci ?

En la désignant par « le même » il découvre l’âme sœur, mais ce faisant, il se met lui-même au centre, et ramène la femme à lui, il reprend ainsi symboliquement les os et la chair qui lui ont été pris, et il fait d’elle un être dépendant de lui, puisque tiré de lui, et cette mainmise lui permet de croire qu’il la connait, qu’elle ne lui échappe pas, qu’il reste ainsi dans le même, dans le connu, dans le familier. Et bien entendu il donne à la femme un nom qui reflète comme dans un miroir celui qu’il se donne, car elle sera ISCHA, tirée de l’ISCH.

A travers ces noms il se confirme que l’homme perçoit sa relation à la femme comme un lien entre frère et sœur, il peut donc penser qu’il la connait, qu’elle est de même nature que lui, comme si l’altérité, n’était pas constitutive de ce qu’elle est.

Il ne consent pas au manque.

Or la relation à l’autre, est de l’ordre du symbolique, et Dieu construisant ce côté en femme pris à l’humain, contribue à attester que l’un ne pourra être défini à partir de l’autre que seulement « comme » son vis-à-vis. Il ne peut donc y avoir que du manque.

A partir de là le langage peut naître, le « tu » qui m’est dit par mon vis-à-vis, me permet de dire « je ». La conversation est toujours fille de l’autre et du symbolique.

Et ceci s’accompagne dans le mythe de la création de ce que Dieu impose à l’humain, concernant le don des arbres : les arbres sont pour toi mais pas tous les arbres, « un arbre t’est interdit ». Vivre humblement c’est connaitre une perte, une limite, au niveau tant de l’être que du savoir.

Poursuivons notre questionnement :

Le « pastout » est cette limite portée à la connaissance, limite qui peut générer l’angoisse dans son désir de la transgresser. La fraternité me guérirait, me sauverait, me tirerait de celle-ci lorsque je convoque en moi la fraternité, les frères, mais comment ?

La fraternité jouerait-elle la fonction d’un leurre ?

Que se passe-t-il ensuite ? Bien des choses qui interrogent les théologiens, mais il y a ceci de capital, d’inaugural : Caïn a tué son frère Abel. Il l’a fait car Dieu n’a pas regardé vers lui, vers son offrande, celle d’un paysan, il a préféré celle de son frère, le berger, et il ne s’agit pas là d’un fait divers.

Pour la psychanalyste Nathalène Isnard Davezac[5], il s’agit évidemment d’une « allégorie qui relève du mythe en raison de la trace qu’elle a laissé dans le psychisme humain . C’est une construction pour penser l’ “originaire” de l’humanité à partir d’un acte meurtrier fondateur et décisif. Le fratricide originaire est convoqué chaque fois que l’homme entreprend d’anéantir l’homme. Et Caïn, doit pour l’éternité, devant Dieu, dans la Bible, et devant les hommes, répondre de ce meurtre ».

Ainsi l’apparition du frère se fait dans le décor d’un drame, et c’est alors sur fond de ce crime que s’inscrit cette notion nouvelle du frère garant de son frère et de la possible fraternité.

Le dialogue qui suit dans le quatrième chapitre de la Genèse est inaugural pour nos thématiques, notre recherche sur la fraternité :

Dieu interroge :

אֵ֖י הֶ֣בֶל אָחִ֑יךָ

Où Abel ton frère?

וַ֙יֹּאמֶר֙

Et il a répondu :

לֹ֣א יָדַ֔עְתִּי

Je ne sais pas, Et il poursuit

הֲשֹׁמֵ֥ר אָחִ֖י אָנֹֽכִי

Suis-je gardant mon frère moi ?

Terrible réponse ! Mais aussi terrible question ! Une parole qui nous interroge tous, n’est ce pas, puisque vous êtes là justement parce que vous cherchez ou est votre frère. En étiez-vous les gardiens ? Vous a-t-il échappé ?

« Les sangs d’Abel crient vers moi depuis les profondeurs de la terre» s’est écrié Dieu.

Les sangs qui crient depuis les profondeurs de la אדמה c’est la terre. Au passage vous avez entendu l’assonance entre l’humain originel האָדָֽם et אדמה la terre, cette promesse. L’humain est issu de la אדמה  est-il lui aussi une promesse ? Une promesse de fraternité ?

Vous avez entendu aussi le pluriel, ces sangs dans la terre de la promesse, sont ceux des fils et des filles, tous ceux, les descendants du frère mort, qui ne verront pas le jour.

La place d’Abel n’est pas seulement effacée, elle est érigée dans la mémoire collective comme celle, inviolable, du frère mort, de la victime paradigmatique. Comme une stèle où viendra s’inscrire la liste interminable des innocents assassinés. Son nom même demeure pour l’éternité comme pour signifier la vanité de tout projet d’extermination de l’humain.

Et dans cette terrible histoire, il n’y a pas de « happy end » pour la psychanalyste Nathalène Isnard Davezac, la descendance du troisième frère, Seth, ne rachètera pas le crime inaugural. « Le mal non seulement ne tardera pas de nouveau à s’emparer des cœurs et des pensées humaines, mais la terre entière s’emplira de violence » écrit la psychanalyste.

Quand alors sera-ce le moment de convoquer la fraternité ?

Et Freud pessimiste dira son doute sur « l’aptitude toute relative du psychisme humain à la civilisation » et sur les pulsions de mort et de violence qui contraignent parfois l’individu à « répéter dans le présent les évènements traumatiques du passé ».

Pour la psychanalyste Nathalène Isnard Davezac pour compliquer un peu notre propos, et pourquoi pas, a qui en premier doit incomber la mission de garder, car le signifiant « garde » interpelle un signifié, cette trace dans l’inconscient, la puissance paternelle là ou elle fait défaut.

A qui en premier doit incomber cette mission, de garantir la protection de ceux qu’il a littéralement mis au monde sinon cette instance divine paternelle et maternelle à la fois ?

« A la question de Caïn répond en écho la même et terrible question posée à Dieu par les victimes de la Shoah. Tu dis que tu aimes le peuple juif, où était cet amour à Auschwitz ou dans le ghetto de Varsovie ?[6] »

A ceci on connait la réponse de Hans Jonas, « l’homme créé à l’image de Dieu détient désormais la responsabilité du sort du monde et, par-delà, de celui de la Divinité elle-même. Celle-ci ne peut plus agir, elle doit subir les conséquences inhérentes à son projet créateur, et elle assiste à l’histoire humaine sans la maîtriser, sans pouvoir la rédimer ».

Pour Catherine Chalier, « a tout ce qui a rendu possible la Shoa et tant d’autres désastres où les vies fragiles expirent sans secours Hans Jonas oppose la responsabilité infinie pour la faiblesse des existences à la merci de la tyrannie qui s’autorise la puissance et qui ne se subordonne à aucune exigence morale ». Or ajoute Jonas, parmi ces existences il faut aussi compter celle d’un Dieu dont l’unique puissance réside dans la prière qu’Il ne cesse d’adresser à chacun : « qu’il veille sur son frère et qu’il prenne soin de son image dans la création ».

Le Père prononce un engagement solennel envers ses fils. Mais il est subordonné à l’engagement des fils d’être non seulement garants de la vie des frères mais d’en répondre devant lui devant le Père, « à chacun je demanderai compte de la vie de son frère s’écrit Dieu » devant Noé et ses fils, quand à nouveau une relation de confiance veut s’établir entre les hommes et Lui.

Je vous propose un troisième et dernier temps dans notre réflexion : Régis Debray a raison, la fraternité n’est pas la fratrie et elle est élective, et elle a ses moments.

Mais ce fratricide originaire qui traverse les âges et ce dialogue que nous venons d’entendre entre le meurtrier et Dieu, n’est-il pas la parole d’un autre mythe, mythe encore une fois pour dire ce qu’on ne sait dire, celui de l’incessante recherche d’un objet perdu, une fratrie perdue, une parole perdue, un amour perdu, une enfance perdue dont l’absence, se fait chaque jour si présente et que nous voulons retrouver dans la fraternité?

A cet instant, celui de la conclusion que dire ? Je ne sais si nous trouverons ce frère, savons-nous un peu plus pourquoi nous le cherchons ? Ne se cache-t-il pas un peu en nous ? Quand Jésus dit en Mt 12, 42 « voici mes frères » en montrant ses disciples, il faisait allusion certes « à la suivance », mais sans doute, et bien plus, à la confiance, confiance en l’altérité radicale, dont nous parlions au début de cet exposé, car la fraternité ne peut se bâtir qu’à partir de la reconnaissance de cette altérité, l’autre est, et reste, dans sa singularité. Il reste aussi dans son errance, celle du langage que nous lui consacrons.

Faire fraternité c’est reconnaitre la singularité de cet autre visage et qui nous permet d’accéder à ce niveau, pré-éthique fondateur. La fraternité « qu’elle soit dans les tranchées ou dans des compagnonnages moins dramatiques », maintient éveillée la psyché devant la fragilité des choses humaines, devant notre fragilité, et qu’elle soit mains tendues, ou accolades, baisers ou rites de passage, elle « appellera toujours, et de façon immémoriale à la responsabilité pour autrui » et sera à jamais « porte ouverte à une transcendance » qui résonnera comme une parole, un וְהִנֵּה־ט֖וֹב מְאֹ֑ד Un infiniment bien qui vient à nous, et peut être là, y trouverons-nous ce frère.

Patrick Duprez
Psychologue clinicien en retraite et Doctorant en Ancien Testament avec Dany Nocquet et Guilhen Antier


[1] Jacques Lacan, Le Symbolique et le signifiant, www.cairn.info/revue-cliniques-mediterraneennes

[2] Wénin André, Abraham ou l’apprentissage du dépouillement, Gn 11,27 – 25,18, Coll. Lire la bible, Paris, Les Editions du Cerf, 2016.

[3] Chalier Catherine, La fraternité un espoir en clair-obscur, Coll. « Au fait », Paris, Buchet. Chastel, 2003

[4] Debray Régis, Le Moment fraternité, Paris, Gallimard, 2009

[5] Nathalène Isnard-Davezac, « Caïn et Abel. La haine du frère » in Topique 2005/3 n°92 p45-57 DOI 10.3917 /top.092.0045

[6] Ibid.

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