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Eric Till : le film Luther

Observations de Marc Lienhard

I. Faire un film sur Luther est à la fois facile et difficile.

C’est facile, voire tentant, car le personnage est haut en couleurs et sa vie permet de mettre en scène des expériences dramatiques (l’orage de Stotternheim, la convocation à la Diète de Worms), mais aussi des aspects plus intimes, tel l’amour entre Luther et Catherine de Bora.

En même temps, c’est difficile : jusqu’en 1517, les sources sont parcimonieuses. La première lettre connue date de 1508 (il avait 25 ans). Le contexte des indulgences (qui a déclenché la Réforme) est loin de nos préoccupations. Et puis, comment traduire au cinéma le trouble d’une conscience, le cheminement intérieur d’une âme ?

II. Le film :

1. Le metteur en scène de ce film germano-américain Eric Till, né en 1929, a d’abord été producteur musical à la BBC à Londres ; en 1950 il est directeur du Ballet National du Canada, et continue de travailler pour la TV : reportages sur le pianiste Glen Gould.

A partir de 1968 il produit des films, entre autres une comédie policière, Hot Millions, avec (déjà !) Ustinov, qui connut un grand succès. Vers 2000, il se concentre sur le conflit entre le pouvoir et la conscience : Bonhoeffer : The Agent of Grace (1999), primé en 2000 au Festival du film de Minuit. Luther sort en 2003, suite à un appel lancé par une association luthérienne en 1997, Thrivent Financial for Lutherans.

Il ne s’agit pas du premier long métrage sur Luther, mais du 3e, après les versions de 1928 et 1973. Il y a quelques années ARTE a produit un film sur Luther. Le présent film a pu être tourné grâce à des capitaux luthériens allemands (25 millions de dollars d’après le producteur Dennis Clarin) et américains.

2. C’est un film haut en couleurs, spectaculaire, avec de l’action et du rythme, une sorte de western religieux ! (cf. l’enlèvement de Luther). Le film s’efforce de montrer l’itinéraire de l’individu Luther. Des moments clés de sa vie sont montrés : Stotternheim, l’entrée au couvent, la crise spirituelle qu’il a traversée et le rôle de Staupitz, la confrontation avec le cardinal Cajetan, la comparution à la Diète de Worms, les tensions avec le mouvement de réforme radical, le mariage. Till utilise souvent le procédé du duel : Luther face au père, Luther face à Cajetan, Luther face à Charles Quint, Luther face à Carlstadt. Le film aborde des sujets importants : En quoi l’homme doit-il mettre sa confiance pour subsister devant Dieu ? Quel Dieu nous est annoncé par l’Evangile ? Sur quoi se fonde la vérité de la foi ? Qui a autorité dans l’Eglise ? Il incite à aller plus loin.

3. Relevons la qualité des acteurs : Peter Ustinov pour Frédéric le Sage, Bruno Ganz pour Staupitz. Le Canard Enchaîné s’étonne que des acteurs de ce niveau aient pu accepter de participer à ce «télé-film, cette histoire à papa», ce film volontiers didactique, naïf, hagiographique, financé par les Eglises, «qui donne envie de devenir anti-clérical» !

4. La personne et la démarche de Luther sont, pour l’essentiel, perçus et présentés dans une perspective protestante. Seul Cajetan (et un peu Von Ecken) exprime le point de vue romain catholique. Mais, même dans une perspective protestante, le film n’exprime pas toute la complexité de la Réforme protestante. Rien sur les autres mouvements protestants, à part le radicalisme de Carlstadt. Rien sur Zwingli, Melanchthon. Il se concentre sur l’individu Luther.

III. Le contexte

Tout en se focalisant sur l’individu Luther, le film fait une bonne place au contexte.

1. Il évoque la papauté, Rome, les princes, l’Empire, la population de Wittenberg (indifférence, anticléricalisme), la Guerre des paysans de 1525.

2. Le rôle de l’imprimerie est très justement souligné : «La Réforme fille de l’imprimerie». La Réforme devient un événement médiatique : du rite et de l’image du Moyen âge vers une civilisation de l’écrit. Pourtant, la permanence de l’oral et de l’image est décrite dans la controverse avec Carlstadt.

3. Une (trop ?) forte insistance sur les abus, sur une religion pervertie à et par Rome, sur le rôle des indulgences avec la mise en scène pittoresque de l’intervention de Tetzel.

IV. L’homme Luther

1. Le film montre bien comment Luther a à la fois été traversé de doutes, et habité par de fortes certitudes.

2. L’ironie, voire la grossièreté de Luther sont évoquées : n’oublions pas que nous sommes à l’époque de Rabelais ! Le langage grossier ne gênait pas particulièrement… Eck → Dreck, Murner → Murnarr, Cochläus → Rotzlöffel.

3. Le combat contre le diable apparaît à plusieurs reprises. Luther a compris sa propre histoire et celle du monde comme un combat permanent contre Satan, «der alt böse Feind».

4. La sensibilité de l’homme apparaît de bien des manières : il est effondré après l’issue de la guerre des paysans. Son humanité et sa compassion sont évoquées à propos de Hannah et sa fille handicapée, à propos d’un suicidé (séquences non historiques).

5. L’humour.

V. Quel Luther ?

1. On peut diviser le film en 8 séquences, la 7e traite des événements de 1525 (le mariage, juste après la guerre des paysans…), la 8e de la Diète d’Augsbourg de 1530. Ce qui retient l’attention du metteur en scène, c’est le rebelle, le romantique. Les aspects institutionnels, l’organisation d’Eglises territoriales, ne l’intéressent pas vraiment. C’est là une tendance fréquente chez les biographes de Luther : Lucien Fèbvre s’arrête en 1525, le dernier biographe, Leppin, considère qu’après 1530 Luther n’était plus que simple spectateur. Serait-il même devenu sénile ? Pourtant, il a encore publié des œuvres importantes comme le commentaire sur la Genèse, puis sur l’épître aux Galates ; il avait une correspondance active et étendue, qui montre un homme actif, prenant des décisions importantes, un homme qui est influent. Ses Propos de Table, notés à partir de 1532, révèlent aussi bien des aspects d’un homme lucide et engagé.

2. Une tendance hagiographique est sous-jacente au film : aucune mention sur l’intolérance envers les anabaptistes en 1529, rien sur les écrits anti-juifs de 1542.

3. Une question qui m’a été posée à Montbéliard concernait Luther et son propre salut. Mais Luther ne s’intéressait pas uniquement à son propre salut, il était très conscient de son statut de «docteur de l’Eglise» et se sentait responsable de l’ensemble des chrétiens de son pays, de l’enseignement des futurs pasteurs, de l’éducation des enfants.

VI. Le film et l’histoire

Dans l’ensemble, le film est fidèle aux faits historiques. Mais un film, comme un roman, a le droit de prendre des libertés avec l’histoire. Signalons quelques-unes de ces libertés dans notre cas :

VII. Ce qui manque dans le film

1. Trop peu d’importance accordée à la Bible. Certes, le film évoque l’autorité de la Bible pour Luther et son œuvre de traducteur, mais cela reste superficiel : il est juste question du besoin d’instruments de travail, mais jamais de la découverte de la justification par la foi à travers la lecture de la Bible dans Rm 1, 17.

2. Rien sur les débats avec Eck, Erasme, Zwingli.

3. A part le mariage, la famille n’apparaît guère.

4. La guerre des paysans : seulement les faits dans toute leur brutalité, rien sur les causes ni sur les conséquences, très peu sur l’attitude de Luther.

5. Rien sur Luther auteur de 36 chants, du Catéchisme (seulement l’histoire du fils prodigue racontée aux enfants).

VIII. La réception du film :

1. En Allemagne, il était dans les salles en automne et en hiver 2003, avec un succès inattendu : 12 millions de spectateurs (selon La Vie), 2 millions selon Réforme. Cela s’explique par le fait que la Réforme luthérienne a été un chapitre important de l’histoire de l’Allemagne, puisque près de la moitié de la population allemande est de tradition protestante. Une explication sociologique souligne que les Allemands sont confrontés à d’inéluctables réformes socio-économiques : le film thématise d’une certaine manière le processus du changement.

2. Le thème de la rupture est un thème toujours actuel.

3. La réception du film dans d’autres pays :

Marc Lienhard

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