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Mallé en son exil, entretien avec le Denis Gheerbrant>

1-JMZ: Je connais les préoccupations de documentariste qui ont guidé tes précédents films… Quel est le point de départ pour toi de l’élaboration de celui-ci ?

DG: C’est sur 2 pattes dont on pourrait presque dire qu’elles n’en font qu’une. Ce sont à la fois les soutiers de notre économie, et en même temps ces gens qui arrivent d’ailleurs, d’un ailleurs que spontanément on nie parce qu’il est invisible, intransportable; et puis quand il s’agit d’africains c’est censé être des gens qui sont nos colonisés, à qui on a tout donné mais qui n’avaient rien et qui n’ont aucunes connaissance professionnelles recyclables, c’est à dire qu’un agriculteur a tout un savoir faire mais un savoir faire d’agriculteur dans la région parisienne il faudrait qu’il soit jardinier paysagiste pour trouver un travail !... ces métiers dont on dit que n’importe qui peut les faire…donc c’est plus précisément le rapport entre l’invisibilité et ce qu’il y a derrière. C’est vraiment le texte que j’ai mis dans le générique en introduction qui est assez fidèle à mon point de départ.

2-JMZ: le compagnonnage avec Mallé et le tournage du film ont duré 5 ans… En pratique, Quel était le contrat implicite et explicite qui vous liait et qu’espérait Mallé lui-même de ce film?

DG: En fait j’ai l’impression que la manière dont Mallé le formulait ne correspondait pas exactement à ce qu’il en attendait …Mallé dans un premier temps estimait que c’était bien de montrer, notamment aux gens qui sont restés au pays, la souffrance de ceux qui sont ici et qui ont à envoyer de l’argent là bas; donc ce qu’on pourrait appeler le sacrifice, parce que c’est un sacrifice énorme, c’est la notion qui le porte en fait. (…C’est étonnant comme plus je fais des débats plus je comprends le film car les gens vous renvoient des choses…).Pour revenir à la question, je crois que le moteur pour Mallé ça a été de mettre en forme tout son système de pensée qui comprends les légendes, qui comprends la morale, le rapport des hommes aux femmes, le fameux rapport aux femmes, mais de le graver dans la pellicule dans la langue de l’autre, dans une langue universelle, universelle pour lui par rapport à sa langue vernaculaire, et donc c’est le dernier homme qui transmet … mais ce n’est jamais une chose qu’il m’a dite.

3-JMZ: Ce qui me frappe par rapport à tes précédents films c’est que tu t’impliques ici dans tes questions, tes commentaires et tes valeurs bien davantage… Pourquoi ? et est-ce que tu l’avais prévu dès le début du tournage ?

DG: Non, pas du tout ! c’est très étonnant le travail du montage et comme il a fait monter une logique qui après coup apparaît comme complètement évidente, et pourrait être presque programmatique, alors que ça s’est trouvé au fur et à mesure. Je ne vais quand même pas raconter ce qui n’est pas , ça s’est trouvé petit à petit par ajustements réciproques. On est arrivé à trouver ce chemin qui va mener de la polygamie à la question religieuse, aux esclaves, à la société castée, aux hommes supérieurs aux femmes et aux femmes qui font tomber dans le pêché les hommes, ce qu’il reprend dans son sermon sur Adam et Eve, considèrant que ce sont les femmes qui portent le pêché puisque la chair est le pêché !

JMZ : comme dans tous tes films, mais davantage encore ici on a l’impression d’un objet qui se construit avec un ciseau extrêmement fin, comme un sculpteur qui élabore sa statue au fur et à mesure que le film progresse.

DG oui oui… tout à fait, c’est vrai que ça s’est construit pièce à pièce. il y a un moment où j’ai quand même compris, j’ai saisi assez vite que c’était aussi ce plaisir tout simple de personnes de civilisation différente qui échangent, et notre différence a toujours été un moteur de notre relation…mais il dit quand même des horreurs ce cher Mallé !

JMZ eh oui ! il y a une véhémence dans vos échanges !

DG oui, car il était important pour moi de prendre la place du spectateur et d’assumer si je puis dire, de faire écran entre le spectateur et Mallé pour bien marquer la distance parce que sinon c’est le spectateur qui construit la distance par rapport à Mallé et au film. …Quand je filme un syndicaliste ou un travailleur, dont les valeurs sont en gros les miennes, celles des lumières (je n’ai pas besoin de faire cela), mais là on a quelqu’un qui n’est pas un descendant des lumières !

4-JMZ:Tu travailles dans tous tes films dans l’empathie, tu traques la parole vraie que tu filmes passionnément et d’où surgit le Réel… Quelles ont été les difficultés inattendues que tu as pu rencontrer dans ce tournage ?

DG: Je ne suis pas d’accord pour parler de « traquer »…ce qui est important pour moi c’est qu’il s’agit d’une parole adressée, c’est à dire une parole qui est donnée aux autres et qui est donc revendiquée en tant que telle ….

JMZ: un « témoignage » ?

DG: On utilise beaucoup le terme de témoignage dans le documentaire et je trouve qu’il ne s’agit pas exactement de ça puisque c’est des gens qui parlent d’eux, ce ne sont pas forcément les spectateurs de quelque chose, pas forcément celui qui a vécu qui va témoigner de ce qu’il dit … Moi je me revendique de Jean Rouch et aussi d’Edgar Morin quand il dit dans Chronique d’un été: «Je cherche à comprendre comment les gens font avec la vie», belle expression, non ?... C’est plus ouvrir la pensée de l’autre. Je demande à l’autre ce qu’il a à m’apprendre de la vie. (Quand je suis allé écouter l’expérience d’un enfant qui est face à la maladie et à la mort, j’étais dans la position d’un adulte qui écoute un enfant lui parler de quelque chose qu’il n’a pas traversé)

JMZ : Tu as raison de me reprendre sur ces deux points de vocabulaire.

DG: Pour revenir à la question, la principale difficulté c’est pour Mallé. Pour l’ensemble de ses compatriotes -les gens du foyer- sauf peut-être un peu moins pour les gens qui occupaient sa chambre parce qu’on a fini par se connaître, ça toujours été vécu comme étant la lubie de Mallé. Les Soninkè sont extrêmement secrets et d’une certaine manière ils l’ont accepté parce que cela venait de lui. C’est son statut qui le protège, son statut de noble, d’imam, de grande famille qui le protège. Ils ne l’aurait pas accepté d’un cordonnier.

JMZ: ou d’un griot ?

DG: …mais un griot c’aurait été terrible parce que c’est un professionnel du récit… les discours des griots, c’est absolument incompréhensibles; Germaine Dieterlen de la bande à Jean Rouch et spécialiste des Masaï, décédée maintenant, travaillait beaucoup au Mali, et aussi avec des griots soninkés. Dans ses bouquins elle traduit mot à mot ce que dit le griot… mais il y a 3 fois plus de commentaires parce que ce que tu comprends pas ce qu’il te dit !

5-JMZ: Cette confrontation de cultures est impressionnante et j’ai envie de dire irréductible…Ne crains tu pas qu’elle soit pour certains spectateurs le constat d’une impasse sur la voie d’une fraternité ? ou bien est-ce un non sujet ?

DG: Ce n’est pas un non sujet. j’ai une responsabilité en faisant ce film, en mettant en circulation ce film… Je pense qu’on est largement à côté de la plaque quand on s’imagine que c’est la question d’intégrer Mallé qui se pose. Mallé est inintégrable et en même temps parfaitement intégré; il est charmant avec le gens dans les cours. Actuellement il a trouvé un travail qui est presque de concierge, il ne court pas d’un chantier à un autre, il va de chez lui au bureau et puis il rentre, alors que dans le film il passe son temps à traverser Paris dans tous les sens avec des horaires pas possibles. De plus sa femme est arrivée en France et ça lui change la vie… comme à moi: il a moins besoin de moi !

JMZ: intégré… double… mais pas schizophrène ?

DG: pas schizophrène, mais il peut faire coexister l’homme du 16ème siècle et l’homme du 21ème siècle en lui.

JMZ: Jusqu’où est-il prêt à aller dans le respect des lois civiques du pays où il a migré ?

DG: Quand bien même il voudrait prendre une autre épouse il ne se présenterait pas devant monsieur le maire… mais simplement devant un imam; Il se situerait dans le cadre de la charia, même si ce terme nous choque, mais pour lui ça reste la loi, même s’il n’a pas l’idée de lapider les femmes adultères…c’est un doux c’est un tendre… mais il y a le Mallé africain, le Mallé dans notre société…et celui-là est très attentif aux règles de notre société.

JMZ: si on lui demande quel type de prospective est la sienne, il est prêt à admettre qu’il va y avoir des modifications inéluctables dans son monde

DG: bien sûr, puisqu’il les accompagne…il a construit une maison dans les faubourgs de Bamako. Il sait que sa famille ne va pas rester dans son village: il a une fille qui fait des études d’infirmière…et qui aura des échanges avec lui qui vont le faire évoluer… mais est-ce que ça veut dire s’acculturer ? Comment peut-on rentrer dans notre monde sans abandonner la culture de son monde ? Les points de frottements comme souvent se cristallisent autour de la sexualité. Priver les femmes de leur plaisir… c’est une autre notion de ton propre plaisir !

Jean-Michel Zucker

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