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"Protestant et Filmophile"



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Méditation sur le film Intouchables

Montpellier 23 nov. 2014

Pourquoi, en effet, proposer une méditation sur un film qui n’a rien de religieux à priori ?
Réfléchissons un instant sur le sens du mot 'Evangile'.
C’est la bonne nouvelle annoncée aux hommes, à tous les hommes, de l’amour inconditionnel de Dieu pour sa créature. Et une nouvelle a ceci de particulier qu’elle ne devient opérante que si elle rejoint son destinataire. C’est notre responsabilité précisément de l’annoncer.
Or, s’il est important de bien scruter ladite nouvelle, pour ne pas annoncer des bêtises, il est tout aussi important de bien scruter la réceptivité du destinataire pour que l’annonce puisse le rejoindre. A quoi me sert de bien comprendre la nuance linguistique et philosophique d’une tournure du texte biblique si celui à qui je l’annonce n’est pas prêt à l’entendre ?
Or, un film qui a un tel succès populaire comme Intouchables, d’autant que ce succès n’était pas prévu, mais s’est fait surtout par le bouche à l’oreille, dit précisément quelque chose sur l’attente du spectateur – qui est toujours aussi un destinataire du message de l’Evangile, ne l’oublions pas.

Essayons donc de comprendre les raisons de ce succès.

Tout d’abord, sa structure même rassure. Les plans sont d’une longueur confortable, le spectateur n’est ni stressé par une succession trop rapide d’images comme dans des films d’action, ni ennuyé par des plans qui n’en finissent plus comme dans des films dits « prise de tête ».
Qui plus en est, la narration est linéaire – sauf le flash forward du début – mais celui-ci est explicite, on sait tout de suite à quoi s’en tenir. La relation entre les deux hommes est campé d’emblée et le spectateur comprend tout de suite qu’après cette séquence inaugurale on lui raconte comment on est arrivé là. Pas de succession harassante de flashs vers le passé ou le futur, pas d’ellipses ni d’allusions compliquées dont on découvre que beaucoup plus tard le sens – si on le découvre. C’est une histoire, racontée simplement. Racontée avec humour et sans lourde insistance sur ce qu’il faut comprendre. Ce qui fait que le spectateur puisse entrer dans l’histoire sans se sentir violé dans ses sentiments.
1ère leçon à en tirer : le spectateur a besoin d’être rassuré. Cela contredit tout le crédo actuel des média qui surenchérissent dans la quête de nouveauté. Il faut toujours faire plus, surprendre, on cherche l’inouïe, le spectaculaire. Le succès de ce film semble nous dire : on en a assez de cette frénésie, posons-nous un instant pour nous reposer.

L’histoire raconte quoi ? La relation improbable - et pourtant inspirée de faits réels - entre un petit délinquant de banlieue, noir de surcroît, et un richissime bourgeois tétraplégique.
Devant un synopsis ainsi résumé on pourrait craindre le pire. On pourrait montrer Philippe dans sa souffrance – on en voit un peu, mais si peu…
On pourrait montrer Driss sortant de prison – on apprend juste qu’il était « absent » pendant 6 mois -, qu’il est happé par son milieu, qu’il a du mal à trouver l’argent pour la drogue – rien de tout ça.
On voit les uns et les autres fumer des joints – on ne s’interroge pas sur le trafic qui est derrière.
On voit la richesse de Philippe, on ne pose pas la question d’où elle vient ou s’il est juste qu’un seul puisse disposer de tant de bien – même si, dans son cas, c’est une maigre consolation pour son handicap.
La réalité est prise telle qu’elle est, sans être mise en question.
2e leçon à en tirer : le spectateur en a marre des analyses socio-politique, on connaît tout ça. Il n’a pas envie de comprendre pourquoi les gens souffrent, mais d’entrevoir des pistes pour un chemin de vie à l’intérieur de la situation donnée - de SA situation.
Cela me rappelle l’histoire de l’aveugle de Jéricho : à la demande qui a péché, lui ou ses parents, Jésus répond : « Ce n’est pas lui ou ses parents qui aient péché ; mais c’est afin que les œuvres de Dieu soient manifestées en lui. Il faut que je fasse, tandis qu’il est jour, les œuvres de celui qui m’a envoyé… » (Jn 93-4).
Non scruter le passé, mais agir pour le futur.

Driss et Philippe montrent un tel chemin possible.

Driss pourrait, une fois intégré dans le milieu de Philippe, réclamer de l’aide pour sa famille, expliquer sa situation pour quémander, il pourrait même voler – à part l’œuf de Fabergé du début il s’en garde bien dans la suite.
Philippe pourrait se montrer plein de mépris pour les autres, malgré son handicap : il est riche, il est intelligent, il a été « élevé dans l’idée qu’on pissait sur le monde », comme il disait dans le film. Les autres peuvent l’agacer quand ils ne font pas ce qu’il attend d’eux, mais il ne les méprise pas.
Et il explique à son ami, qui veut le mettre en garde contre Driss, qu’il se « contrefout », comme il dit, des antécédents judiciaires de Driss et qu’au contraire, ce qu’il apprécie chez lui, c’est que celui-ci le considère comme un être « normal », qu’il en arrive même à oublier son handicap, qu’il ne le traite pas avec pitié. Cette pitié qui n’est que l’envers du mépris. Philippe accepte et estime Driss tel qu’il est – cela aussi évoque des choses pour nos oreilles, n’est-ce pas ?
Et Driss ? Il a accepté ce job, non par des motifs humanitaires, on l’aura compris, ni pour plumer Philippe, mais par défi. Philippe a touché une corde sensible quand il lui a dit « je parie que vous ne tiendrez pas 2 semaines ». Piqué au vif, Driss se prend au jeu. Un jeu où chacun offre à l’autre ce qu’il a de meilleur, avec autant de générosité d’un côté comme de l’autre.
Driss n’était pas obligé d’amener Philippe en pleine nuit voir des prostituées et fumer des joints. Ni de l’amener dans un atelier d’ami pour faire booster sa chaise roulante. Jamais il ne se plaint de ses origines, de sa situation difficile. Faire plaisir à Philippe, voilà son seul but désormais. T’es pas cap’ ? Oh que si.

Et Philippe ? Il n’était pas obligé d’amener Driss à l’opéra, de lui faire confectionner un costume sur mesure. Puis il va même jusqu’à vendre son tableau en se moquant gentiment de son ami, celui-là même qui voulait le mettre en garde contre Driss.

Et d’ailleurs, nous avons là un élément quasi-religieux : la façon dont Philippe admire les tableaux – au musée, mais aussi chez lui – a quelque chose de religieux. L’art dans notre société fonctionne comme un substitut du sacré. On chuchote au musée comme dans une église, on médite devant un tableau comme devant une icône. Et le prix à payer pour une œuvre d’art a quelque chose du sacrifice.
Par ailleurs, quand Driss découvre sa salle de bain avec autant de dorures qu’une église baroque, on entend l’Ave Maria.
Philippe en jouit, de la beauté, mais il n’est pas dupe. La façon dont il vend le tableau de Driss montre qu’il est parfaitement lucide sur la part de supercherie du marché de l’art, mais il a les moyens de s’en moquer. Il garde toujours cette distance critique vis-à-vis de lui-même qu’on nomme ‘humour’.

Si donc la petite pointe de religiosité du film est quelque peu ridiculisée – par la vente, comme chef d’œuvre, d’une toile d’essai d’un débutant, et par l’association de la beauté doré d’une salle de bain avec LA prière à la Vierge Marie – la vraie spiritualité du film réside sans aucun doute dans cet humour-là.
3e leçon à en tirer : la référence explicite à la religion symbolise le ridicule. Il faut le savoir quand nous nous adressons à des personnes extérieures à nos cercles paroissiaux.

Penchons-nous maintenant sur la structure de la narration.

Si nous mettons de côté le prologue et l’épilogue, l’histoire est encadrée par la référence à la famille1.

La première séquence, celle de l’entretien d’embauche, montre Philippe dans son milieu. On apprendra plus tard qu’il a perdu sa femme et qu’il n’a qu’une fille adoptive. L’ensemble de la maisonnée avec son assistante, sa secrétaire, son infirmière, fonctionne donc comme une famille de substitution.
La deuxième séquence montre Driss dans son univers. Sorti de prison, il se voit rejeté par sa mère, ou plutôt sa tante. Mais il tient à sa famille.
Quand sa sœur/cousine l’appelle à l’aide parce que son frère/cousin est appréhendé par la police, il vient à son secours.  Cet épisode constitue le centre structurel du film. La partie avant ce centre contient une séquence où Philippe est rappelé par son milieu, en la personne de l’ami qui le met en garde contre Driss. Et la partie qui suit le centre contient une séquence où c’est la famille de Driss qui se rappelle à lui, à nouveau en la personne du frère/cousin. Et trois séquences plus tôt, nous avons ces deux séquences qui sont montées en parallèle : Philippe au restaurant, attendant Eléonore, en compagnie d’Yvonne – donc : dans SON milieu, rappelons-nous qu’il n’a pas voulu amener Driss à ce rendez-vous – et Driss regardant mélancoliquement sa mère/tante laver les vitres d’un immeuble. Chacun dans SON milieu, et pourtant, par le montage, les deux sont reliés, via le téléphone. Si cette interpénétration des deux familles, si je puis dire, débouche sur une fuite commune haute en couleurs, ce n’est que pour mieux revenir ensuite. Quand Philippe comprend la situation de Driss, il le pousse littéralement à prendre ses responsabilités dans sa famille.
Je vois là une différence majeure avec l’enseignement de l’Evangile. Je pense à cette parole :

« Oui, je suis venu séparer l’homme de son père, la fille de sa mère, la belle-fille de sa belle-mère : on aura pour ennemis les gens de sa propre maison.
Celui qui aime son père ou sa mère plus que moi n’est pas digne de moi ; celui qui aime son fils ou sa fille plus que moi n’est pas digne de moi ; celui qui ne prend pas sa croix et ne me suit pas n’est pas digne de moi. » (Mt 10, 34-35)

Ou encore à celle que Jésus dit quand sa famille l’appelle à l’extérieur :

«   Qui est ma mère et qui sont mes frères ? … quiconque fait la volonté de Dieu, celui-là est mon frère, ma sœur, et ma mère. » (Mc. 3,33+35) Jésus relativise donc la famille biologique au profit d’une relation personnelle à Dieu.

Il ne l’abolit pas pour autant. Pierre vit bien avec sa belle-mère (Mc 1,31).
Mais dans notre film, l’impact de la famille est sûrement plus grand que dans les évangiles. Elle reste parmi les valeurs sûres dans notre société où tout semble partir en miettes. Les films à happy end se terminent habituellement sur l’éclosion d’une nouvelle cellule familiale – et Intouchables ne déroge pas à la règle car, non seulement Philippe finit par rencontrer Eléonore, mais l’épilogue nous apprend qu’ils « eurent beaucoup d’enfants » comme le disent les contes de fée.

Quatrième leçon à en tirer donc, toujours dans la ligne du besoin de sécurité du spectateur, elle se transcrit aussi dans l’espoir qu’une vie familiale stable est encore possible, malgré toutes les vicissitudes que la vie moderne lui impose.

Mais ce dont il faut sans doute tirer la leçon majeure de ce film, c’est l’absence totale de revendications ou de dénonciations de l’injustice. On n’est plus en mai 68, les temps ne sont plus à la révolution. Cet état d’esprit qui transparaît dans la façon d’agir des personnages est confirmé par la façon de les filmer : les cadrages et les couleurs reflètent le statut social des uns et des autres.
Aussi bien le fond que la forme du film consacrent donc le statu quo.
Mais ce que ce film montre, c’est que, à l’intérieur de ce statu quo, on peut être heureux.
Ce bonheur auquel tout le monde aspire, n’est-ce pas la version sécularisée du salut ?
Avant de nous interroger sur les similitudes et les différences entre bonheur et salut, voyons comment les deux protagonistes arrivent à être heureux.

Le chemin du bonheur

La mise en scène montre un Driss qui arrive peu à peu à être l’égal de Philippe. Non en richesse ou en position sociale, mais en estime. Philippe l’estime pour ce qu’il est capable de lui apporter : non seulement la force de ses bras et de ses jambes, mais l’honnêteté de ses sentiments et de ses jugements. Il n’a pas peur de dire qu’un tableau ne vaut pas le prix affiché ou que la musique classique est barbante ; il n’a pas peur de se moquer de l’opéra ou de pousser Philippe à enfin prendre contact avec Eléonore. Il ne se sent pas lié par des convenances.
Mais Driss est aussi pudique. Il n’a jamais parlé de sa famille, et quand Philippe a entendu malgré lui la conversation de Driss au téléphone qui fait état des ses difficultés, il le pousse à la confidence – ce qui rend la poursuite de leur relation difficile. Philippe ne peut pas continuer à profiter de Driss 24h sur 24, et Driss ne peut pas continuer à vivre dans le luxe – alors que sa famille a besoin de lui. C’est Philippe qui prend l’initiative de la rupture, ce qui montre sa grandeur d’âme. Il renonce à l’emprise. Il ne retient pas celui qui lui a procuré tant de joie. Il est devenu un ami qu’il laisse partir à regret.
Philippe, quant à lui, ne se complaît pas dans son handicap, il ne se plaint pas, il arrive à être heureux en aménageant sa vie, grâce à sa richesse, de telle sorte qu’il arrive à jouir encore d’un maximum de plaisir. Il n’a pas de mépris pour les gens qui travaillent  pour lui – quand ils travaillent bien. Mais il vomit les tièdes, les suffisants, ceux qui sont trop remplis de certitudes.
C’est que la religion du bonheur a aussi ses pharisiens (revoir la séquence 2: l'entretien d'embauche).

Avouons que ces candidats bien-pensants sont insupportables. Mais pour être honnête, notre annonce de l’Evangile, ne ressemble-t-elle pas - parfois - à cela ? J’avoue que j’ai du mal à regarder un culte télévisé. Il est sûrement utile pour et apprécié par des personnes croyantes qui ne peuvent pas se déplacer. Mais la vue de ces mines compassées ne donnent pas envie à quelqu’un, qui ne fait pas partie de nos églises et qui regarde ces images, d’y entrer. De même nos actions de diaconie, ne sont-elles pas - parfois - entachées de cette compassion, à la limite du mépris ? Il ne faut pas généraliser, évidemment. Mais, soyons honnêtes, sommes-nous toujours capables de prendre l’autre comme il est et de chercher à le rendre heureux avec simplicité et générosité, en étant honnête avec nos sentiments ?

Alors, quelles sont les similitudes entre ce bonheur et le salut ?

Tout d’abord tous deux s’adressent à tous.
Si un délinquant noir des banlieues et un tétraplégique y arrivent, c’est que tout le monde peut y arriver. Et Jésus a accueilli les prostituées et les péagers. La seule condition : la foi.
L’équivalent de la foi dans le film, c’est honnêteté des sentiments, la générosité de ce sentiment. Ce désir de procurer du plaisir à l’autre peut être lu comme une application sécularisée du commandement de l’amour du prochain.

Autre similitude : il s’agit toujours d’une relation personnelle, pas de la généralisation d’un principe.
Quand Paul écrit à Philémon, il ne lui dit pas de lutter pour l’abolition de l’esclavage, il l’exhorte à accueillir Onésime comme un frère. N’est-ce pas ce qu’est devenu Driss pour Philippe précisément ?

Ce sont là des choses que des gens fortement sécularisés non seulement sont capables d’entendre, mais ils courent en masse pour l’entendre. Faisons attention que les pharisiens ne viennent pas leur cacher ce qu’ils cherchent si ardemment.

Mais vous me direz que le bonheur sur terre n’est pas la même chose que le salut offert par Dieu. Certes.
Mais, premièrement, au nom du renvoi du bonheur vers un autre monde, beaucoup d’horreurs ont été commis. Cela a permis d’exploiter les pauvres en leur promettant le paradis, ça fait encore des martyrs aujourd’hui, au nom d’une autre foi, mais toujours avec la même promesse du paradis.
Deuxièmement, l’éternité peut aussi se comprendre comme une qualité particulière du temps, plutôt que comme une extension du temps présent vers l’infini. Elle est alors un temps vécu pleinement, dans une juste relation à Dieu, au prochain et à soi-même.
Ce qui nous amène au troisième point car, ce dont il est question dans ce film, c’est moins de la richesse – qui n’est qu’un moyen, non un but dans l’histoire – que de la qualité des relations humaines. Et cette qualité-là, n’est-elle pas le signe d’une relation juste à Dieu ? Peut-on aimer Dieu sans aimer les hommes ?
Est-ce qu’à l’inverse, peut-on aimer les hommes sans aimer Dieu ? Est-ce qu’aimer les hommes n’est pas une forme d’amour de Dieu quand on a perdu toute connaissance de Dieu dans une société sécularisée ?

Et si les foules qui sont allées voir ce film avaient justement besoin d’entendre ce message là ? - Driss regardant mélancoliquement sa mère laver les vitres peut symboliser cette attente. - Ils ne connaissent plus l’Evangile ; quand on leur parle de Jésus ils ricanent car ils pensent qu’on est des témoins de Jéhova. Dieu n’est plus Dieu, nom de Dieu, pour parodier Maurice Clavel2.

2 Dieu est Dieu, nom de Dieu, Paris : Grasset 1999.

Leur parler de Dieu, du salut, de la grâce, cela ne leur parle pas. Et pourtant, ils sont justement à la recherche de cela. Le succès du film le prouve. Pour les rejoindre dans leur quête, il faut laisser un peu de côté notre vocabulaire religieux qui les rebute, il faut leur parler leur langage, il faut aller avec eux au cinéma.

Waltraud Verlaguet

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