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"Protestant et Filmophile"


Pourquoi s'intéresser au cinéma quand on fait de la théologie ?

Montpellier 10 oct. 2014

J'y vois essentiellement trois raisons, une pédagogique, une pastorale et une théologique.

I. Pédagogie

Protestantisme oblige, commençons par Luther.

Dans son appel Aux magistrats de toutes les villes allemandes pour les inviter à ouvrir et à entretenir des écoles chrétiennes, il décrit d'abord les ravages de l'éducation catholique, aux mains du diable, et il ne trouve pas de mots assez durs pour en souligner le caractère pervers. Ensuite il appelle les fidèles à investir dans l'établissement d'écoles chrétiennes, entendons protestantes, l'argent qu'ils ont précédemment investi dans les indulgences. Il se réfère ensuite à Moïse et au Psaume 78 pour dire que l'éducation des enfants est un commandement divin. Puis il cite un proverbe répandu à son époque durant les études :

« Non minus est negligere scholarem quam corrumpere virginem (Négliger l'élève est aussi grave que violer une vierge).  »

Il explique que le viol ne souille que le corps, alors que négliger l'éducation mène les âmes à la perdition.

A côté de l'éducation à la maison il plaide alors pour l'établissement d'écoles publiques, tant pour les garçons que pour les filles, pour leur apprendre à lire et à écrire, leur enseigner des langues et l'histoire et généralement toute matière pour parfaire leur éducation.

Sachant que les enfants doivent « vaquer au travail à la maison », il précise :

1 Martin Luther, Œuvres (publiées sous les auspices de l'Alliance nationale des Églises luthériennes de France et de la revue Positions luthériennes), Genève, Labor et Fides, 1958, vol. 4, pp. 112-113.

« Mon idée la voici : qu'on envoie les garçons chaque jour une heure ou deux, dans telle école et qu'on les fasse néanmoins travailler le reste du temps à la maison, apprendre un métier ou ce à quoi on les destine […]. De même, une petite fille dispose d'assez de temps pour aller chaque jour une heure à l'école et s'acquitter quand même de sa tâche à la maison. […] La seule chose qui manque, c'est le sérieux désir d'éduquer la jeunesse et d'aider et assister le monde en lui donnant des gens comme il faut. Le diable préfère de beaucoup les grossiers lourdauds et les gens inutiles afin que les hommes ne soient pas trop heureux sur terre » 1.

2 François Furet, Jacques Ozouf, Lire et écrire, l'alphabétisation des Français de Calvin à Jules Ferry, Paris, les Éditions de minuit, 1977, vol. 1, p. 71.

Dès lors, le protestantisme insiste beaucoup sur la nécessité d'une bonne éducation pour bien connaître la doctrine chrétienne non plus par transmission orale mais par l'intermédiaire de la lecture de la Bible. François Furet et Jacques Ozouf écrivent que Luther « rend nécessaire ce que Gutenberg a rendu possible » 2.

Pourquoi je raconte tout ça ?

Aujourd'hui, la culture est largement déterminée par l'image, beaucoup plus que par les textes. L'école continue à former les jeunes à la lecture des textes – c'est nécessaire, évidemment. Mais qui leur apprend à lire des images ? On me répond régulièrement que l'analyse d'image est dans les programmes scolaires, mais soyons honnêtes : si peu !

Du coup, les jeunes – et les moins jeunes – sont éminemment manipulables et je pense qu'on ne mesure pas encore l'étendue de cette manipulation.

Comme les Réformateurs apprenaient à leurs ouailles à lire et à écrire, le pasteur a donc le devoir d'enseigner aux jeunes – et aux moins jeunes – la bonne pratique de l'image. Pour paraphraser Luther, négliger l'enseignement de l'image est aussi criminel qu'un viol, car cette négligence permet à d'autres de violer les consciences.

II. Pastorale

Je mets sous le chapitre pastoral toutes les actions du pasteur en direction de l'édification de ses paroissiens, que ce soit la catéchèse, la formation d'adulte, mais aussi des entretiens individuels.

Côté pastoral donc, les films se prêtent admirablement à l'édification. Faire réfléchir sur un thème donné à partir d'un film est infiniment plus stimulant, notamment pour des jeunes, mais pas seulement, que de partir de textes ou de définitions abstraites. Et plus simple. Quand on discute sur un thème, ça part souvent dans tous les sens.

Revenir sans cesse à la trame d'un film donné permet de recentrer le débat sans se laisser déborder.

S'en tenir à la vision qu'offre le réalisateur du thème en question permet d'obliger à une certaine distanciation par rapport au thème : on ne s'interroge pas à priori sur la position des participants par rapport au thème choisi, mais on leur demande de questionner le film, et derrière le film l'intention du réalisateur. Cela oblige à une certaine objectivation du problème tout en évitant une implication affective trop forte, et permet d'interpeler sans forcer les apriori existentiels des uns et des autres.

III. Théologique

Nous en venons à la démarche théologique proprement dite.

Nous croyons en un Dieu incarné. Cela implique des responsabilités.

La théologie c'est l'art d'inscrire le discours sur Dieu dans le contexte socio-idéologico-culturel du moment. Or, notre société est largement sécularisée. Les références religieuses ont perdu leur évidence – ou sont malmenées en tant que marqueurs identitaires. Du coup, le théologien est devant l'obligation :

  • de prendre au sérieux l'autonomie du monde comme lieu d'une rencontre possible avec Dieu
  • de rendre compte des traces laissées par la religion dans la culture de ses contemporains.
Dans les deux cas, le cinéma est un outil précieux comme miroir qui renvoie, mieux que tout autre art, l'image complexe de l'univers dans lequel nous vivons.

Commençons par le deuxième point, rendre compte des traces laissées par la religion dans la culture de nos contemporains.

a) éléments religieux dans les films

Dans les films, la religion peut être présente de plusieurs manières.

  • comme simple élément folklorique quand un rite religieux est esquissé pour marquer un temps du récit du film (l'enterrement dans Quatre mariages et un enterrement de Mike Newell) ;
  • comme effet esthétique, quand l'esthétique religieuse est utilisée pour apporter un supplément d'âme et une aura de sacré à une situation donnée dans le film (La vie rêvée des anges d'Eric Zonca) ;
  • comme élément – voire garant – d'un univers idéologique qui peut être le contraire de celui de la Bible, comme Matrix de Lana et Andy Wachowski subvertissant les notions de foi et de messie ; ou joyeusement syncrétiste, comme Star Wars de George Lucas qui crée un patchwork de croyances différentes, coulé dans une vision dualiste, pour le plus grand plaisir des spectateurs. Pourquoi ces mélanges et ces télescopages plaisent, voire fascinent ? Voilà une étude intéressante pour la psychoanthropologie religieuse.
  • Finalement la religion peut être utilisée de façon explicite.

Quand la religion devient explicitement le thème d'un film, il faut souvent craindre le pire. Pensons à La passion du Christ de Mel Gibson qui, sous prétexte de restituer fidèlement les événements, nous livre SON interprétation personnelle, sacrificielle, en phase avec le goût du public pour le gore sado-maso. Mais il y a des bonnes surprises, comme Noé de Darren Aronofsky qui, sous des allures de peplum parfois mal dégrossi, pose des questions théologiques intéressantes.

Les films traitant de l'Histoire de l'Eglise permettent de mesurer à quel point l'Histoire se lit toujours à partir des préoccupations du présent.

Une catégorie particulière de films cherche à mesurer l'écart entre les institutions et les valeurs que celles-ci proclament. Citons Les Magdalena Sisters de Peter Mullan, La mauvaise éducation de Pedro Almodovar, ou, côté protestant Breaking the waves de Lars von Trier ; ou encore, sur un registre plus léger, Mariages de Valérie Guignabodet ou Pièce montée de Denys Granier-Deferre. Je recommande tout particulièrement ce type de film à votre analyse tant il est stimulant d'interroger les conceptions de nos contemporains concernant nos pratiques et les valeurs auxquelles nous croyons.

L'image des religions, pas seulement de la nôtre, oscille entre fascination et repoussoir, et une étude systématique des conceptions des réalisateurs concernant la religion, serait très intéressante.

Voilà pour l'analyse des phénomènes religieux dans les films. Mais ce qui me semble autrement plus intéressant, c'est tout le reste.

b) le film comme phénomène profane

C'est dans ce qu'il y a de plus profane qu'il convient de chercher les ressorts des enjeux spirituels.

Recyclant les mythes de l'humanité au profit d'une vision historique du monde, le christianisme a marqué l'Occident du sceau d'une relation particulière à la réalité, la prenant au sérieux tout en la subvertissant. Pour cette raison, il a peut-être aussi une responsabilité particulière dans l'interprétation de cette réalité. La foi ne se joue pas dans un arrière-monde, mais demande toujours à nouveau à être « contextualisée ».

Le cinéma joue le rôle d'un formidable miroir grossissant du monde. Le cinéaste met en scène une histoire singulière dans un contexte donné, et le lien entre l'un et l'autre permet de saisir la vision du monde de l'auteur. La vérité du cinéma ne réside pas dans la reproduction plus ou moins fidèle d'une réalité objective, mais dans ce qu'il révèle de cette vision subjective. Qu'il montre des histoires de l'actualité, une reconstitution historique ou encore une fiction projetée dans le futur, il ne s'agit jamais de faits bruts, mais toujours d'un regard particulier sur la réalité, sur l'histoire ou sur les rêves des humains, regard marqué par une métaphysique, religieuse ou non, et qui témoigne d'une époque, la nôtre. Découvrant les craintes et les espoirs du moment, le cinéma, en phase avec la modernité donnant la priorité au visuel sur les autres sens, prend sous sa loupe les nœuds de la réalité, entrelacs complexes entre faits et imaginaire, concepts et symboles, dont la description purement factuelle ne saurait rendre compte. Mieux encore que le documentaire, la fiction, en tant que construction analysable, permet alors de saisir comment fonctionne notre vision du monde et de démythiser les dogmes implicites de notre temps.

La première démarche est donc diagnostique.

La seconde relève de l'éthique. Quelles « valeurs » sont mises en scène par les cinéastes et comment ? Comment entrent-elles en résonance avec les « valeurs chrétiennes » ?

Cette interrogation révèle aussitôt l'ambiguïté de cette dernière définition. Amour et haine, souffrance et mort, ambition et quête de sens, sont médités et mis en récit à travers le monde selon des modalités si diverses et pourtant si semblables.

Jésus a sans cesse utilisé des récits de son environnement pour dire la Bonne Nouvelle et la rendre perceptible à ses auditeurs. La discussion des thématiques actuelles telles qu'elles nous sont visibles dans le cinéma permet au chrétien d'aujourd'hui de rendre compte de sa foi dans le monde dans lequel il vit. Le film comme événement d'une double projection, celle de la vision du réalisateur sur l'écran et celle du spectateur qui le reçoit, s'inscrit dans un tissage intersubjectif qui mérite l'intérêt tout particulier du questionnement spirituel et théologique.

Waltraud Verlaguet

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