Pro-Fil : Berlinale 2013

Yut doi jung si (The Grandmaster) de Wong Kar Wai

Hongkong/Chine 2012, Sélection officielle

Yut doi jung si (The Grandmaster)

Zhang Ziyi dans Yut doi jung si (The Grandmaster)

Yut doi jung si (The Grandmaster)

Tony Leung dans Yut doi jung si (The Grandmaster)


Force et beauté

Un film majestueux - un peu trop peut-être - qui peut rallier aussi ceux qui ne sont pas fans de Kung Fu. Car il s’agit de plus que cela.

Wong Kar Wai

Wong Kar Wai© 2011 Block 2 Productions Ltd.
All rights reserved. Berlinale 2013

Certes, Wong Kar-Wai raconte l’histoire du grand maître du Kung Fu, Ip Man (interprêté par Tony Leung, meilleur acteur à Cannes en 2000 pour In the Mood for Love, également de Wong Kar-Wai), qui a été le maître, entre autres, de Bruce Lee. C’est lui qui a pour ainsi dire rendu public cet art ancestral, enseigné jusque là uniquement de maître à disciple, en gardant secret les postures et les prises permettant d’emporter la victoire. Mais Wong Kar-Wai cherche surtout à capter l’esprit de cet art martial, faite de sagesse, de philosophie zen et d’initiation ésotérique. Un grand maître est généreux, il transmet ce qu’il a reçu dans une quête d’harmonie au service de la génération suivante.

Plus encore que de montrer du Kung Fu, le film en cherche l’inspiration, mêlant la trame historique, mise en scène à partir de quelques éléments visuels accompagnés d’une voix off explicitant l’enchaînement des événements et leurs enjeux, et des fils poétiques, riches en symboles et métaphores, comme autant de broderies qui, loin d’être superflues, donnent sens au tissu qui leur sert de support. Au début, le maître dit que le ‘Kung Fu’ est fait de deux mots, l’un horizontal, l’autre vertical. L’horizontalité est la faute qui fait chuter l’artiste – puisque les élèves du Kung Fu se considèrent comme artistes -, tandis que celui qui gagne est celui qui reste debout. Est-ce que dans l’Histoire, qui peut faire chuter n’importe qui, ce qui fait tenir debout n’est pas toujours autre chose, une aspiration spirituelle qui perdure même quand on a perdu tout le reste ?

Malgré la violence des combats, le maître mot du film est la beauté : celle de la chorégraphie des luttes, alternant avec celle des visages, filmés souvent de très près, dans une lumière chaude, sensuelle, envoutante (surtout Ziyi Zhang dans le rôle de Gong Er, plusieurs fois déclarée femmes la plus belle du monde, remarquée, entre autres, dans The Road Home de Zhang Yimou, 1999 et dans Tigre et Dragon d’Ang Lee, 2000) ; beauté finalement de la nature, des fleurs sous la neige, des gouttes d’eau tournoyant sous l’impact d’un pied…

Quatre ans d’entraînement intensif par toute une série de grands maîtres du Kung Fu ont rendu possible une prise de vue calligraphiée au fin pinceau de l’intime.

Malgré toutes ces qualités, je ne suis pas entièrement entrée dans ce film.
L’histoire se situe essentiellement entre 1936, le début de l’invasion des Japonais dans le Nord-Est de la Chine, jusqu’en 1951, date à laquelle la frontière se ferme entre la Chine et Hongkong. Pour le spectateur peu familier avec cette tranche de l’Histoire, il était sûrement utile de situer les personnages et les événements. Mais la voix off me semble sur-usée, j’aurais préféré un bref tableau au début situant l’histoire du film une fois pour toutes. Ensuite c’est la musique qui m’a gênée, trop occidentale, appuyant lourdement sur les émotions attendues du spectateur. Du coup, les belles images me semblent trop léchées et la magie n'opère plus.

Mais que ces réserves ne retiennent surtout pas les spectateurs de savourer la force et la poésie de ce film.

Waltraud Verlaguet