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Festival de Locarno 2018

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Entretien avec Nicolas Philibert

à propos de son film De chaque instant

gcaption>© Pro-Fil

Vu de Pro-Fil : Vous faites des documentaires magnifiques. Pourquoi plutôt des documentaires que des fictions ?

Nicolas Philibert : Dans mon parcours, ce n’est pas un choix de départ. Les choses se sont faites petit à petit. Il se trouve que le premier film que j’ai souhaité faire, c’était un documentaire. C’était en 1978. Mais à ce moment-là je savais à peine ce que c’était, un documentaire. J’en avais vu quelquesuns, pas beaucoup, il y en avait peu dans les salles de cinéma. Mais voilà, j’avais envie de commencer par un film documentaire. Faire ce film a été pour moi l’occasion d’en voir d’autres, de découvrir des auteurs, de comprendre que le documentaire, ce n’était pas, ce qu’on nous racontait, un genre de point de vue objectif. C’était absolument l’inverse, c’est-à-dire c’était des points de vue, des regards, et j’ai découvert à ce moment-là qu’il y avait des auteurs, qu’il y avait toute une diversité de styles, de démarches, d’approches différentes, je trouvais ça passionnant. Et puis, après avoir fait ce premier film documentaire, j’avais envie d’en faire un deuxième. Puis un troisième, et un quatrième, et ainsi de suite. Je dis souvent, puisque vous posez la question, pourquoi un documentaire et pas de la fiction, que pour moi le documentaire est une autre façon de faire de la fiction. Ça veut dire qu’à partir du moment où vous posez la caméra quelque part, du moment que vous décidez de rendre compte de quelque chose, vous refaçonnez, vous interprétez, vous proposez une relecture singulière, personnelle. Si vous mettez dix cinéastes face aux mêmes événements, vous aurez dix films différents. Parler, raconter, ce n’est pas seulement rendre compte du réel, c’est le façonner, c’est le travailler, c’est le modeler. Et donc, je n’ai pas le sentiment, en faisant des films documentaires, de faire un cinéma au rabais ou de faire un cinéma qui serait mineur comparé à la fiction, le « grand cinéma » etc. Chose que beaucoup de gens s’obstinent à penser d’ailleurs. On met la fiction souvent bien au-dessus du documentaire. Le documentaire est encore un peu sous-estimé, ou méprisé, y compris dans les sphères professionnelles du cinéma. Bon, moi j’ai plaisir à faire un cinéma qui se traduit concrètement par une équipe très réduite, le fait de pouvoir prendre du temps avec les mondes ou les univers que j’approche ; c’est une forme qui me permet d’éviter des phases d’écriture trop longues. Quand on fait de la fiction, il faut écrire le scénario, le ré-écrire, première version, deuxième version, cinquième version etc. Et les films sont souvent plus chers. Moi je suis un artisan. J’aime travailler avec une petite équipe, avec un matériel basique, voilà.

VdP : Mais les documentaires ont souvent moins d’impact que des fictions.

NP : Les documentaires ont souvent moins d’impact, oui et non. Ils sont souvent distribués de manière plus… c’est variable en même temps. Je pense que la frontière ne passe pas par là, fiction d’un côté, documentaire de l’autre. Pour moi c’est plus nuancé, plus compliqué. Vous avez quand même des documentaires à gros budget, ça arrive, des films animaliers tournés aux quatre coins du globe… et des films de fictions tournés avec de tout petits moyens.

VdP : Oui, mais ce n’est pas sur ce plan là que je voulais dire. Par exemple un film comme Etre et avoir a eu beaucoup de succès, beaucoup de gens l’ont vu. Mais a priori les gens vont moins voir un documentaire et se laissent peut-être moins happés par un documentaire que par une fiction. Ce n’est pas une question de budget.

NP : Oui, vis-à-vis du public c’est souvent plus difficile. Le documentaire continue à être la victime d’un malentendu si j’ose dire. Sous prétexte qu’on filme de vraies personnes et de vraies situations, ce n’est pas tout à fait du cinéma pour beaucoup de gens. Vous voyez, il y a quelque chose comme ça. Je suis confronté à ça depuis toujours. Depuis quarante ans j’entends ça, « bon, c’est bien ce que tu as fait, mais quand est-ce que tu fais un vrai film ? » Les documentaires, ce ne sont pas de vrais films pour beaucoup de gens. Le documentaire, ce n’est pas du cinéma, c’est du journalisme, pour beaucoup de gens c’est ça. Ce malentendu est profondément enraciné et je me heurte à ces a priori depuis très longtemps. C’est vrai que du coup, le grand public va moins facilement pour voir ces films-là. Ce n’est pas grave, je veux dire, pour moi ce n’est pas un frein.

VdP : Vous avez un regard extrêmement bienveillant sur les situations que vous filmez. Le dernier que j’ai pu voir hier soir parce qu’Emilie a bien voulu m’envoyer le lien, car il ne joue que cet après-midi, comme Etre et avoir et d’autres, vous montrez le bon côté des choses. Est-ce que c’est votre philosophie de vie, est-ce que c’est un choix ? Car avant de m’intéresser au cinéma, j’étais médecin, donc c’est un milieu que je connais bien.

NP : Je ne sais pas si je montre le bon côté des choses. L’instituteur de Etre et avoir est un homme qui a été peint par la presse au moment de la sortie du film comme le maître idéal, le modèle etc. mais en réalité c’était je dirais un monsieur avec ses qualités et ses défauts, qui était bourru, pas toujours très souriant ; n’importe quel instit je l’aurais filmé comme ça avec des bons et des moins bons côtés. D’ailleurs ses méthodes ne sont pas les plus modernes. Et dans le film que vous avez vu,  De chaque instant, on voit des étudiants qui sont pris par ce qu’ils font, dans le désir d’apprendre, mais on comprend et on voit que ce n’est pas facile, et surtout dans cette troisième partie avec ces récits de stage, on entend des étudiants qui se sont fait bousculer et maltraiter parfois, qui ont souffert au cours de leur stage, donc ce n’est pas seulement le bon côté des choses. On entend cette pression économique qui s’exerce dans le service hospitalier. Il faut aller de plus en plus vite, on a de moins en moins de temps pour être à l’écoute. Tout ça est présent dans le film. Mais en même temps il est vrai que je filme des gens qui sont habités par ce qu’ils racontent, ils sont jeunes, ils sont beaux, ils ont une forme de cran, ils ont un engagement et c’est assez réconfortant de voir ça, une jeunesse qui a envie de s’engager. C’est peut-être ça que vous voulez dire.

VdP : Mais il y a aussi le harcèlement par les patrons, il y a aussi pas mal de choses, le mépris des malades, ça ne paraît pas dans votre film. C’est pourquoi je dis que votre regard est extrêmement bienveillant.

NP : Le conflit ou l’agressivité des patients, c’est présent dans le film. Il y en a deux qui évoquent ça, les difficultés avec les patients, mais vous savez, on ne peut pas tout traiter.

VdP : Je sais bien, mais c’est bien ce choix qui m’intrigue. Dans chacun de vos films je trouve cette bienveillance et je me demandais d’où elle venait.

NP : Quand vous faites un film documentaire, vous avez une forme de responsabilité vis-à-vis des gens que vous filmez. On pousse des gens dans la lumière. On les filme, et ce faisant on les fige. On les enferme dans une image, on les enferme dans quelque chose. Un film vous enferme. Je dirais, il faut être un peu attentif à ce qu’on laisse derrière soi quand on fait un film. Il y a un après pour les gens qu’on filme. C’est cette question de l’après, dans quelle image je vais enfermer les gens que je filme. J’essaie de faire en sorte que les films que je fais ne fassent pas trop de mal, trop de dégâts sur ceux que je filme.

VdP : C’est donc l’amour des gens.

NP : Non, ce n’est pas un amour des gens, ce n’est pas de cet ordre-là. C’est sûrement un intérêt pour les gens que je filme, et une envie de comprendre dans quel monde je vis, parfois une envie de donner la parole à tel ou tel, et c’est ce que j’ai fait avec ce film. Un film dans lequel ces futurs soignants sont un peu à l’honneur. On entend leurs difficultés, leurs questions, leurs douleurs, leurs peurs et leur souffrance quelquefois, la maltraitance dont ils peuvent faire l’objet dans certains cas ; mais aussi leur désir d’apprendre, leur désir de s’élever, c’est tout ça que je donne à voir, à entendre ; il ne s’agit pas d’exprimer l’amour des gens, je n’ai pas de l’amour, ce n’est pas de cet ordre-là.

VdP : Disons du respect alors.

NP : Il y a du respect, sûrement. Quelque chose comme ça. Il y a une dignité qui est là. Ce n’est pas pareil.

VdP : Non, mais je compare par exemple avec quelqu’un comme Michael Moore, il n’a pas du tout la même approche.

NP : Non, je n’ai pas la même approche.

VdP : Je vous remercie pour cet entretien.

Waltraud Verlaguet

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