Logo de protestants.org
Cinéma

Cette rubrique est présentée par Pro-Fil

logo   

Dans la ville de Sylvia

(En la ciudad de Sylvia)

Espagne, 1h24,  2008

Réalisation :
Réalisation et Scénario : José Luis Guérin ; Photographie : Natasha Braier. Montage : Nuria Esquerra. Décoration : Maite Sànchez ; Production : Château-Rouge Production (France), Eddie Saeta S.A.(Espagne) ; Distribution : Shellac France
Interprétation : Pilar Lopez de Ayala (Elle), Xavier Lafitte (Lui), Laurence Cordier, Tanja Czichy (Tanja), Gladys Deussner (la femme qui lit), Michaël Balerdi (Le passant), Philippe Ohrel (L’homme étrange).
Auteur :

Né en 1960 à Barcelone, Jose Luis Guerin est à la fois réalisateur, scénariste, producteur, monteur et directeur de la photographie. Entre 1975 et 1982 il débute dans le cinéma expérimental et réalise un premier long métrage sulfureux, Los Motivos de Berta : Fantasia De Pubertad (1985), histoire d'une adolescente qui découvre son corps. Puis il participe avec Kieslowski et Tarr au film collectif City Life (1989). Après Innisfree (1990) - petit village irlandais bouleversé en 1951 par l'arrivée de John Ford -, et Tren de sombras (1997) - hommage au cinéma muet -, En Construccion (2001) s’attache au Chinatown de Barcelone.

Résumé :

Un homme retourne à Strasbourg à la recherche de Sylvia, une jeune femme qu'il a rencontrée quatre ans plus tôt. Croyant reconnaître son reflet dans la vitre du café du Conservatoire, il va la suivre. Cette quête - durant 3 nuits qui sont plutôt des journées - se transforme en une déambulation dans les rues et une expérience esthétique qui fait surgir un univers singulier, à la croisée du réel et de l'imaginaire. Le film, présenté en Compétition à la 64ème Mostra de Venise, est une plongée dans l'intimité d'une ville et de ses habitants.

Analyse :

Obsédé par Sylvia, un jeune et bel artiste au fin collier de barbe à la Musset crayonne sur son carnet les femmes qu’il aperçoit sur son chemin, -« ..toutes les gentilles qu’il y a » dirait Vildrac. La sensualité latente qui baigne le film se nourrit des innombrables cadrages de têtes féminines, réelles ou en icônes graphiques urbaines, filmées sous tous les angles, -en direct, sur ou à travers les parois vitrées des cafés et des trams ou dans leur reflet, et de l’insistance voluptueuse de la caméra à suivre leurs gestes, -baigneuses de Renoir s’ébrouant dans le trou d’eau d’une rivière -, l’animation de leurs traits quand elles parlent sans qu’on les entende , le vent dans leurs cheveux. Le réalisateur déploie avec nonchalance, et comme l’aurait rêvé Apollinaire, le mystère de la filature et la dilution du désir à travers un labyrinthe urbain triangulé entre la chambre du jeune homme à l’hôtel Patricia, la brasserie du Conservatoire et « les Aviateurs », bar fifties bien connu. Ce n’est qu’à l’occasion de l’échec de cette quête, définitivement proclamé par le timbre exotique de l’étrangère poursuivie, que l’on s’apercevra que jusqu’ici le film était quasi muet, malgré une riche bande son - brouhaha de voix et violoneux à la terrasse du café, cloches à toute volée, moteurs de voitures. Comme le protagoniste, le spectateur aura alors l’impression de sortir d’un rêve qui lui procurait un tel sentiment de bien-être qu’il ne songe comme lui qu’à y retourner. Jusqu’au bout de ce voyage qui n’a pas de fin, la caméra prend le temps de muser et de s’attarder sur les jalons de cette quête en une pénétrante méditation sur la mémoire et le regard. L’accès magique à la dimension fantastique du quotidien est, comme chez Tati bien que dans une mise en scène très différente, permise à partir des hasards de chaque instant, si bien qu’à la fin on peut se demander s’il s’est réellement passé quelque chose ou non, comme après un rêve éveillé qui s’enracine dans des éléments du réel qui se dérobent au fur et à mesure. Cette fiction envoûtante et poétique ne peut manquer de donner envie de découvrir l’ensemble de la filmographie de José Luis Guerin.

Jean-Michel Zucker