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Cinéma

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Des trous dans la tête

(Brand upon the brain)

Canada/EU 2006, 97mn, noir et blanc

Réalisation :
Guy Maddin - Scénario: Guy Maddin et Georges Toles - Image: Benjalin Kasulke - Musique: Jason Staczeck - Montage: Gurdebecke - Décors: Tania Kupczak - Production: The Films Company. Distribution: E.D. Distribution
Interprétation : Isabella Rossellini (la Narratrice), Erik Steffen Maaha (Guy Maddin adulte), Gretchen Krich (la mère), Sullivan Brown (Guy Madddin enfant), Maya Lawson (la soeur, Katherine E . Scharhon (Chance Hale/Wendy Hale), Todd Jefferson Moore (le père), Andrew Loviska (Tom), Kellan Larson (Neddie).
Auteur :

Né à Winnipeg en 1957, Guy Maddin a réalisé en 19 ans 6 longs métrages et 17 courts. Il développe précocement une esthétique très originale marquée par le noir et blanc, une image trouble façon années 20 et des références poétiques et surréalistes aux grands mythes. Tous ses films dont les plus récents - "The Saddest music in the world" (2003), "Dracula, pages from a virgin’s diary" (2001) - déploient un onirisme expressionniste, une fantasmatique satanique et un humour grinçant toujours à l’œuvre dans son dernier opus filmé en super 8, qui figurait dans la sélection officielle à Berlin et celle d’ACID à Cannes en 2007.

Résumé :

Guy Maddin qui a quitté l’île de son enfance voilà trente ans y revient pour repeindre le phare dans lequel il habitait avec sa fantasque sœur, sa mère très autoritaire, et son père, étrange scientifique qui de jour comme de nuit, travaillait en secret dans la cave. Ils partageaient cet endroit avec une bande d’orphelins vivant en communauté dans le phare, et chacun de leur geste était rigoureusement surveillé, depuis le sommet du phare, par la mère tyrannique de Guy. Au milieu des souvenirs terrifiants qui envahissent Guy adulte une troublante adolescente détective déguisée en garçon vient enquêter sur ce passé.

Analyse :

Guy Maddin scande ses souvenirs en 12 chapitres suivant la tradition du muet, un peu à la manière du feuilleton Les Vampires de Louis Feuillade, et laisse la voix off profonde et envoûtante d’Isabella Rossellini tisser un lien entre les séquences et tenter de faire fusionner les images mentales du réalisateur et les représentations du spectateur séduit et égaré.
A cet effet il nous fait traverser, s’inspirant du Grand-Guignol et de l’horreur expressionniste du cinéma allemand, de véritables expériences sensorielles qui sollicitent tous les sens pour jouer avec les frontières entre onirisme et réalité. Il recrée fantasmatiquement les névroses de son enfance houleuse aux prises notamment avec une mère castratrice et les premiers élancements du désir amoureux, dans l’affabulation totale et la déformation romanesque de son vécu, sans alourdir son propos par une pesante symbolique psychanalytique.
Ainsi nous fait-il entrevoir en de soudaines fulgurances, grâce au foisonnement visuel des images (attitudes, expressions du visage, regards), et à un montage qui épouse la fluidité irrationnelle des cauchemars, le mystère des profondeurs du passé et le bouillonnement de l’Inconscient.
Toute la magie du cinématographe est convoquée par le réalisateur : les contrastes accusés du noir et du blanc et les ombres portées inquiétantes, les surimpressions, les fondus, l’utilisation du diaphragme, les irruptions de lumière. La musique joue un rôle de premier plan dans la réussite de cette fascinante transposition autobiographique : omniprésente, elle accompagne opératiquement la marée des souvenirs et le délire surréaliste de l’enfance rejouée.
Ce film est une proposition de cinéma étourdissante et comme le déclare Maddin « littéralement une histoire vraie, mais en beaucoup mieux » !. Mêlant, dans la maîtrise absolue des prestiges du cinéma muet, le romantisme de Lautréamont au réalisme poétique de Cocteau, Maddin réalise ici de façon éblouissante, à travers la fragmentation de son histoire personnelle merveilleusement rêvée par la lanterne magique, son film le plus abouti et le plus personnel.

Jean-Michel Zucker