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Cinéma

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Les amants réguliers

France 2005 - 2h58 - noir et blanc  - 35mm

Réalisation : Philippe Garrel ; Scénario : Philippe Garrel, Arlette Langmann. Marc Cholodenko. Image : William Lubtchanski. Montage : F. Colin P.Garrel A.Straus ; Musique : Jean-Claude Vanier ; Production: Maïa Films, Arte France. Distribution: Ad Vitam.
Interprétation : Louis Garrel (François), Clotilde Hesme (Lilie), Eric Rulliat (Jean-Christophe), Julien Lucas (Antoine), Nicolas Maury (Gauthier), Maurice Garrel (le grand père de François), Brigitte Sy (la mère de François).
Auteur :

Ce film, qui a obtenu en 2005 le Lion d’Argent de la meilleure mise en scène à Venise, et en France le Prix Louis Delluc, est le 27ème long métrage d’un réalisateur marginal et encore trop méconnu. Considéré comme le cadet de la Nouvelle Vague, disciple de Godard et admirateur de Jean Eustache et de Jean-Pierrre Léaud, il a 16 ans, en 1964, lorsqu’il tourne son 1er court métrage « Les enfants désaccordés », Dès son 1er long métrage, « Marie pour mémoire », il donne à voir sa préoccupation de la famille et du couple et son cinéma prend une dimension mythique et onirique, puis, à partir de 1979, plus autobiographique, hanté par les grandes questions existentielles de la filiation, de la création, de l’emprise de la drogue.

Résumé :

Amplifiant le message autobiographique, le premier tiers du film campe, inséré dans sa vraie famille -la mère et le grand père de Louis Garrel- un jeune poète de 20 ans, l’âge du réalisateur en 1968, insoumis et recherché, puis entraîné comme en rêve dans la révolution libertaire qui éclate en mai, et se retrouvant en compagnie d’une bande d’émeutiers face aux CRS. L’amertume du reflux de cette fièvre romantique pousse, au cours de l’année suivante, François et son groupe de copains à vivre comme dans un état second une bohème créatrice et amoureuse dans l’appartement du plus fortuné d’entre eux, en fumant de l’opium. Dans cette vie au ralenti va s’épanouir entre François et Lilie, sculpteure, une passion pure et intense, véritable et moderne roman d’amour courtois intemporel auquel les pièges de la vie réelle imposeront une fin tragique.

Analyse :

Changer la vie , la signification profonde de mai 68, n’avait jamais été évoqué au cinéma : Garrel avec une audace inouïe fait le pari de nous montrer tour à tour, non pas les événements de mai 68 puis la morne vie quotidienne d’une bande de jeunes, mais, -grâce à une mise en scène épurée, presque minimaliste, qui nous permet, comme le voulait Abel Gance, d’accéder à «l’âme des images»- une incandescente transposition épique de ce qui reste pour l’auteur un rêve de révolution, « les espérances de feu »du titrage, puis la tristesse et la solitude de très jeunes gens naïfs et immatures, « les espoirs fusillés », qui reconvertissent leur élan vital dans l’amour, la création artistique et l’opium. Aux antipodes du réalisme, la théâtralisation en longs plans fixes des scènes urbaines nocturnes ( noir face à face silencieux et casqué des jeunes et des policiers, voitures en feu) offre une évocation forte, sombre, sinistre, quasi surréaliste. La distribution et les contrastes de la lumière sur nombre de plans contribue très largement à la plastique émouvante de l’image dont la splendeur culmine avec les cadrages des portraits, -seuls ou ensemble, de face et de profil- des deux protagonistes. Ceux-ci sont exaltants de beauté juvénile, François en dieu grec, Lilie comme une très pure héroïne bressonienne, tous deux dans une totale vérité des sentiments, non jouée. La vie réelle aura cependant raison du rêve, ce sont alors « les éclats d’inamertume » : le phalanstère se disperse et chacun des personnages que l’on avait pu croire secondaires va se trouver éclairé par l’empathie que l’auteur, à la façon d’un Renoir, lui témoigne, pour faire partie intégrante de la riche mosaïque des vivants désirants. Le poète hélas, privé d’amour autant que de révolution, choisira de disparaître en pleine jeunesse tel un « mortel aimé des dieux ». Il ne faut surtout pas manquer ce très beau et très grand film, et guetter avec attention les rétrospectives de l’oeuvre de Philippe Garrel.

Jean-Michel Zucker