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Cinéma

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Le serviteur de Kali

Inde 2002 ; durée : 1H32

Réalisation :

Scénario et réalisation : Adoor Gopalakrishnan. Image : Ravi Varma, Sunny Joseph. Mus. : Ilayaraja. Prod. : Adoor Gopalakrishnan prod. (Inde), Artcam International (France), Ministère français de la culture, CNC. Distr. : Les films du paradoxe.

Interprétation : Sukamari (Oduvil Unnikrishnan, le bourreau), Jagathy Sreekumar (Murali), Thara Kalyan (Reeja), Vijayaghavan (Nedumudy Venu).
Auteur : Pratiquement inconnu du grand public en France, Adoor Gopalakrishnan fait partie, avec Satyajit Ray et Ritwik Ghatak, des principaux auteurs du cinéma de l'Inde. Né dans le Kerala, Inde du Sud, en 1941, et diplômé de de l'Institut du cinéma de Poona, il sera de ceux qui contribueront à l'émergence d'un cinéma régional, affirmant son autonomie par rapport au cinéma du Nord à très grande diffusion commerciale. Son cinéma, politique, traite de l'enfermement de l'homme et des rapports de domination. Parmi ses principaux films, Son propre choix (1972), Face à face (1984), Monologue (1987), Les murs (1989), L'Homme de l'histoire (1995).
Résumé : Le film se situe en 1941, en Inde du Sud. Il raconte l'histoire du dernier bourreau keralais, un vieil homme qui, déchiré entre les exigences d'un devoir sacré - il est à la fois l'exécuteur des hautes oeuvres du Prince et le serviteur de la déesse Kali - et l'horreur que lui inspire son métier, noie dans l'alcool son impuissance à vivre ses contradictions. Habité par ses fantômes, il est à peine présent à son épouse et à ses enfants - une fille déjà mariée, une autre encore adolescente et qui connaît ses premières règles, un fils, militant du mouvement de Gandhi et opposé à la peine de mort - et vit dans la crainte permanente d'être obligé une nouvelle fois d'exercer son métier. Et voilà justement qu'arrive dans le village un fonctionnaire qui vient le chercher pour une exécution.
Analyse : Adoor Gopalakrishnan s'est inspiré d'un fait divers réel. Réel aussi, et précis, même s'il n'est qu'évoqué, le contexte historique : une Inde aux survivances féodales où commence à se développer un courant de libération nationale inspiré par Gandhi. Et en même temps ce film a l'universalité d'un conte tragique. Comme tout conte, il a son thème-socle : la lutte de l'homme contre une société qui le piège et le contraint à faire ce que son humanité refuse. Comme dans toute tragédie, son héros est agi par une force intérieure irrésistible : ici, la culpabilité (au même titre que, dans d'autres films, des passions comme l'amour, la haine ou la vengeance). Elle le détruit comme un acide, avec une efficacité d'autant plus grande que le malheureux porte le chapeau pour les autres : à chaque exécution le Prince envoie un décret de grâce, mais le décret arrive trop tard.
Du conte, il a aussi la facture : des scènes simples, dépouillées, élémentaires même dans leur mise en scène, mais dont chacune ajoute sa pierre à la construction de l'ensemble, et qui sont portées par un courant narratif à pente vive. Du moins dans la première partie, car ensuite, à partir du moment où, emmené presque de force, le bourreau arrive physiquement malade de culpabilité sur les lieux de sa prochaine exécution, tout change. De descriptif, le film se fait lyrique, d'illustratif, onirique. C'est une autre histoire qui s'insère dans la première et en propose une relecture complètement inattendue. Mais je n'en dirai pas plus, sinon que, rien que pour cette superbe variation sur le thème de base, ce film sort de l'ordinaire.
Jean Lods