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Cinéma

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L’homme de Londres

Hongrie, 2007, 2h15

Réalisation :
Réalisation : Bela Tarr ; Scénario : Bela Tarr et Laszlo Krasznahorkai ; Photographie : Fred Kelemen. Son : Gyorgy Kovacs. Compositeur : Mihaly Vig ; Montage : Agnès Hranitzky. Décoration : Agnès Hranitzky, Jean-Pascal Chalard, Laszlo Rajk. Directeurs de Production : Jean-Claude Marchant et Pierre Dieulafait. Distribution : Shellac.
Interprétation : Miroslav Krobot (Maloin), Tilda Swinton (Mme Maloin), Agi Szirtes (Mme Brown), Erika Bok (Henriette), Gyula Pauer (Acteur), Istvan Lenart (Morrison), Jànos Derzsi (Brown).
Auteur :

Bela Tarr a réalisé son premier film en 1977 : Nid familial, influencé par John Cassavetes. il tourne ensuite Almanach d’automne (1984), Damnation (1987), Le tango de Satan (1994) et Les Harmonies Werckmeister (2000). Adaptation de l’un des plus sombres romans de Georges Simenon paru en 1933, l’homme de Londres est l’un des films les plus fidèles qui soient à la fameuse atmosphère du père de Maigret : le cheminement inéluctable et dramatique vers sa destinée d’un homme qui nous ressemble toujours étrangement.

Résumé :

Maloin, qui mène une vie médiocre d’aiguilleur reclus dans une tour surmontant la mer, assiste, une nuit, à une violente dispute entre deux hommes au sujet d’une valise passée en fraude. L’un deux tombe à l’eau et coule...  Au lieu de prévenir la police, Maloin plonge et récupère la valise. En l’ouvrant, il découvre avec surprise une somme considérable dont il s’empare. Une enquête est aussitôt lancée sur la disparition de l’argent, et voilà Maloin écartelé entre innocence et complicité.

Analyse :

Comme l’écriture d’un bon musicien peut être reconnue dès les premières mesures, celle de ce cinéaste est caractéristique dès les premières images : dans le somptueux noir et blanc d’un quai aux pavés mouillés plongé dans un brouillard nocturne, tandis qu’une sépulcrale et obsessionnelle musique vrille notre oreille, la camera remonte lentement le long de la coque d’un vaisseau fantôme jusqu’au bastingage d’où elle nous fait découvrir sur le pont, au loin, un étrange conciliabule nocturne qui nous plonge dans ce mystérieux polar au ralenti, traité en d’hypnotiques et silencieux plans séquences qui suivent le regard de l’aiguilleur témoin du meurtre. Ces passages méditatifs d’une grande beauté sont troués de scènes plus violentes qui fonctionnent comme de véritables passages à l’acte dans l’évolution psychologique de Maloin, mari méprisé et père humilié, dont les relations de pouvoir avec sa femme et sa fille évoquent irrésistiblement la dégradation et la solitude amère des personnages de von Stroheim. Magiquement éclairés, les plans possèdent l’intensité des eaux-fortes de Rembrandt ; et la géométrie des décors extérieurs, impeccablement cadrés, suggère parfois une plastique abstraite proche d’une variante cinématographique de l’art conceptuel, tandis que les bruits naturels - vent, ressac marin, éclats de voix - contrastent avec le silence de la nuit. Du reste ce film envoûtant, dont le climat rappelle celui d’un Welles, peut-être en plus noir et en plus désespéré, est proche des productions expressionnistes d’un Pabst, ou tourmentées d’un Dreyer. Il serait dommage que la lenteur des mouvements de caméra et le caractère minimaliste des dialogues puissent éprouver certains spectateurs au point de leur interdire d’accéder à cette fascination qui les aurait entraînés comme Maloin sur le chemin du doute et de la réflexion sur le sens de l’existence, et suffisamment mobilisés pour leur faire attendre avec passion l’épilogue de cette aventure intérieure.

Jean-Michel Zucker