Logo de protestants.org
Cinéma

Cette rubrique est présentée par Pro-Fil

logo   

Memories of Murder

Corée du Sud 2003, durée :  2h10

Réalisation : Fiction à faire frémir (« thriller ») d'après un fait divers, réalisée par Bong Joon-Ho. Scénario:  Bong Joon-Ho, Kim Kwang-rim, Shim Seung-bo. Image : Kim Hyung-ku ;  Musique : Taro Iwaris. Production : CJ Entertainment . Distribution française CTV International.
Interprétation : Song Kan-Ho (détective Park Doo-man), Kim Sang-kyung (détective Séo Tae-yoon), Byun Hee-bong (sergent Koo Hee-bong), Song Jae-ho (sergent Chin Dong-chul)
Auteur :

Sociologue de formation, le réalisateur Bong Joon-Ho s'est inspiré d'un fait divers survenu dans une petite ville près de Séoul  où, pour la première fois en Corée,  entre 1986 et 1991, un tueur en série, qui n'a jamais été retrouvé, assassina dix femmes de façon particulièrement sauvage. Présenté et très remarqué en 2003 au 8ème festival de Pusan (Corée), le film a obtenu le Grand prix du dernier festival du film policier de Cognac.

Résumé :

A la fin des années 80, en pleine dictature militaire, alors que la vie quotidienne de chacun est rythmée par les sirènes des alertes, les coupures d'électricité, les mouvements insurrectionnels, on découvre en lisière d'un champ proche  le cadavre violenté de  la première victime d'un pervers sexuel qui va  renouveler  ses crimes selon un sinistre rituel : il s'agit toujours de jeunes filles vêtues de rouge qui sont sorties seules par temps de pluie cependant que, quelques heures avant les meurtres, une station radio a diffusé un air triste, toujours le même. L'énigme sera si difficile à résoudre qu'elle ne le sera pas, ni par  les méthodes expéditives (aveux extorqués) et absurdes du détective local Park et de ses acolytes, ni par l'approche plus rigoureuse et cérébrale  du détective Séo, spécialement dépêché de Séoul et qui finira lui-même par perdre son sang froid, et malgré l'intervention de plusieurs commissaires et la pression goguenarde de la presse. Le spectateur - ainsi embarqué sur trois  fausses pistes dont la dernière, la plus crédible,  tournera mystérieusement court en raison de la non confirmation génétique de la culpabilité ­ devra se résigner à cet inquiétant et irritant mystère.

Analyse :

Ce film qui relate, de façon souvent picaresque, les déboires de l'enquête criminelle d'un tandem de deux  compères détectives aussi différents que le rat des villes et le rat des champs n'est ni un film d'épouvante, ni un film policier , ni un film psychologique, ni un film social, il est tout cela à la fois. Le décalage entre la réalité du  pesant  climat politique et social qui terrorise la population (émeutes, violences policières, exercices de défense, fonctionnement kafkéen des services publics) et  la cruelle et inexplicable mécanique des meurtres en série qui déstabilise les enquêteurs aussi bien que  les suspects, va engendrer chez eux les comportements les plus inattendus et les plus inquiétants. La mise en scène inspirée de Bong Joon-Ho reflète ce grand chambardement des esprits et des sens, faisant alterner des épisodes tragi-comiques trépidants souvent situés au commissariat (interrogatoires des suspects, joutes verbales et bagarres physiques entre les détectives, saoûleries) et des séquences lentes qui cherchent en vain à percer le mystère de l'intimité  des êtres souffrants (l'idiot du village témoin oculaire, l'obsédé sexuel, la jeune fille miraculeusement réchappée des griffes du meurtrier - mais dit-elle vrai ? - l'androgyne suspect idéal au sourire ambigu). Le comique et/ou l'humour qui sourdent très fréquemment des péripéties engendrées par les rebondissements de l'enquête (recherche d'un homme dépourvu de poils pubiens dans les saunas et d'une éventuelle lettre du criminel dans les  poubelles de la station radio) évitent au spectateur de se laisser envahir par le sentiment oppressant  d'échec que suggèrent les efforts inutiles des policiers. Les enfants ne sont pas plus innocents que les adultes : c'est le visage surgi des blés d'un petit garçon qui au début du film cherchera avec insistance à voir le cadavre qui vient d'être repéré, là où une petite fille à la fin du film rapportera avoir aperçu la veille un homme au « visage ordinaire » revenu sur le lieu du crime : qui est-il ?

Jean-Michel Zucker