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Cinéma

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Ne dis rien

espagnol - 1H45

Réalisation : Film espagnol, Te doy mis ojos (Je te donne mes yeux ), d'Iciar BOLLAIN. Sorti le 7 juillet 2004. Présenté au festival de San Sebastian 2004 où il a obtenu les prix de la meilleure actrice et du meilleur acteur. D'autre part ce film a obtenu 7 Goyas d'or (équivalent de nos Césars) au printemps dernier en Espagne et le Grand Prix du Jury et le Prix du Public au festival de Films de Femmes de Créteil en mars de cette année.
Interprétation : L'actrice principale Laia Marull (Pilar) est une vraie comédienne européenne car elle a tourné pour Alain Halleux dans Pleure pas Germaine (2000) et pour le britannique Peter Greenaway dans The Tulse suitcases (Cannes 2003) et bien évidemment en Espagne pour différents réalisateurs espagnols. Quant à Luis Tosar (Antonio) il a déjà fait partie de la distribution d'Iciar Bollain pour son film Flores de otro mundo (1999) et tourne également en Espagne. Les deux prix d'interprétation pour Ne dis rien sont amplement justifiés.
Auteur :

Iciar BOLLAIN, âgée d'une quarantaine d'années, a été actrice pour Ken Loach dans Land and Freedom (1995) avant de se lancer dans la réalisation. (Elle a publié un livre sur ce réalisateur qu'elle admire). Deux longs métrages sont à son actif : Hola ! Estas sola (1995) et Flores de otro mundo Prix de la Semaine de la Critique à Cannes en 1999.

Résumé :

Pilar est mariée à Antonio depuis 10 ans. Il la rue de coups mais plus encore il la terrorise, écrase sa personnalité et ne supporte pas qu'elle ait d'autres centres d'intérêt que lui. Par amour pour elle il suit une thérapie et tente de maîtriser ses actes de violence tandis que Pilar marche vers son indépendance et sa liberté d'être.

Analyse :

Enfin un film anti-cliché sur ce sujet difficile de la violence conjugale. Au lieu de se complaire dans des scènes de gifles et d'assiettes qui volent, la réalisatrice, en bonne élève de Ken Loach, décortique le mécanisme de la violence masculine. Elle insiste sur de nombreuses scènes avec le psychologue au centre de thérapie avec d'autres hommes qui viennent se faire soigner. Il ressort une incommunicabilité permanente des maris incapables de soutenir une conversation avec leur épouse au delà du très connu « Qu'est-ce qu'on mange ce soir ? ». On ressent tout le poids de la violence latente d'Antonio souvent filmé de dos, comme une sentinelle omniprésente qui surveille son trésor, ou filmé en contre-plongée, dominateur et inquisiteur comme un garde-chiourme. A la question d'un policier : « Où vous a frappé votre mari ? » Pilar répond qu'elle n'a pas de coups extérieurs mais que toute « sa souffrance est à l'intérieur ». Tandis qu'elle essaye d'apprendre le métier de guide-conférencière, Antonio se faufile dans l'ombre du public guidé par Pilar pour écouter ses commentaires sur un tableau représentant la légende de Danaé (nymphe emprisonnée mais fécondée par Jupiter sous forme de pluie d'or). Brillante métaphore : Pilar aussi transgresse son enfermement en étant initiée à la liberté de conscience par l'art, matérialisé par le faisceau lumineux d'un appareil de projection. Par ailleurs si elle se laisse reconquérir un temps par Antonio c'est qu'elle pense que sa fusion charnelle, si forte et si présente, peut tout arranger. Te doy mis ojos, titre original du film, « Je te donne mes yeux » est suivi de « Je te donne mon nez », puis « mes oreilles  » est un jeu amoureux entre Pilar et son mari. Il reprend d'une autre manière la scène d'amour du tout début du film Le Mépris de Goddard et signale que c'est bien ce sentiment, le mépris, qu'elle va éprouver désormais pour cet homme, incapable de comprendre qu'aimer c'est aussi respecter et faire confiance. Un tel film qui va au-delà de son sujet, mérite amplement toutes les récompenses qu'il a reçues.

Corine Eugène-dit-Rochesson