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Cinéma

Cette rubrique est présentée par Pro-Fil

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Premières neiges

(Snijeg)

Bosnie 2008 ; durée, 99min

Réalisation :
Scénario : Aïda Begic, Elma Tataragic. Réalisation : Aïda Begic. Image : Erol Zubcevic. Son : Frank Bubenzer, Bransko Neskov. Prod. : Mamafilm, Rohfilm, Les films de l’après midi. Distr. : Pyramide.
Interprétation : Zana Marjanovic (Alma), Jasna Ornela Bery (Nadija), Sadzida Setic (Jasmina), Vesna Masic (Safija)
Auteur :

Née à Sarajevo en 1976, Aïda Begic est diplômée de la « Sarajevo Academy of performing arts » où elle enseigne aujourd’hui la réalisation. Elle a réalisé quatre courts métrages entre 1995 et 2003. Snijeg est son premier long métrage. Il a obtenu le prix de la Semaine de la critique au festival de Cannes 2008.

Résumé :

Slavno, Bosnie 1997. Les Serbes sont passés là. Tous les hommes du village ont été tués, leurs corps ont disparu. Restent un vieillard, quelques enfants, et surtout des femmes. Epouses ou mères des disparus, elles sont l’âme de cette petite communauté musulmane qui vit dans le souvenir de ses morts. Jusqu’au jour où le monde extérieur s’invite dans cet univers clos : deux hommes d’affaire arrivent, ils veulent acheter le village . Celui-ci va se cliver sous l’effet des tensions entre celles qui veulent refuser l’offre et rester, et celles qui veulent l’accepter et partir.

Analyse :

Entre conte et réalisme, Aïda Begic avance dans son récit comme un baladin sur un fil. Côté conte, elle fait de ce village une bulle protégée, un îlot hors du temps et du monde dont le terreau tragique nourrit le développement d’une parabole traitant du choix entre la fidélité aux racines et la rupture avec la tragédie qu’elles rappellent. Côté réalisme, elle inscrit son histoire dans le cadre on ne peut plus vraisemblable d’un village bosniaque, ravagé par l’épuration ethnique, où ne subsistent plus que des femmes repliées sur leur douleur, priant, couvant leur deuil. Mais aussi se surveillant l’une l’autre dans une violence feutrée, s’empêchant mutuellement de céder à la tentation de la vie, vestales tragiques entretenant la flamme.
Entre le voile d’une femme qui se referme ou au contraire se déploie, entre la sensualité ensoleillée de l’eau d’une fontaine ou, à l’inverse, l’atmosphère étouffante et sombre d’intérieurs voués au culte du souvenir, Aïda Begic joue merveilleusement de l’image pour exprimer les pulsions contradictoires des êtres et traduire le frémissement de la vie cherchant à renaître à travers la gangue des laves refroidies. Et la conclusion qu’elle apporte à son film traduit aussi bien le refus de la rupture avec le passé que du maintien de la pétrification.
Et la neige, dans tout cela ? Elle vient en quelque sorte parapher de sa blanche signature symbolique la fin de la parabole. Son tapis éclatant, recouvrant le monde sans effacer le passé, invite à l’inscription de nouvelles traces : admirable image d’une petite fille qui, au matin, découvrant le voile immaculé qui s’est déposé pendant la nuit, lève la tête vers le ciel, les bras écartés comme pour accueillir cette grâce floconnante qui tombe du ciel. Ou encore comme pour s’envoler : la vie repart, dit Aïda Begic. Sur les cendres d’hier, mais autrement.

Jean Lods