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Cinéma

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      Quatre nuits avec Anna

                  Pologne, 2008, 1h27

Réalisation :

Réalisation: Jerzy Skolimowski - Scénario : Jerzy Skolimowski, Ewa Piaskowska - Compositeur : Michal Loren - Photographie: Adam Sikora - Son : Fredéric de Ravignan - Montage : Cesary Grzesiuk - Production : Alfama films, Skopia films - Distribution : Les films du Losange.

Interprétation :

Artur Steranko (Leon Okrasa), Kinga Preis (Anna), Redba Klynstra (le juge), Jerzy Fedorowicz (le Psy).

Auteur :

Formé à l’école de Lodz, comme Roman Polanski dont il a été le scénariste du premier long métrage Le couteau dans l’eau, Skolimowski participe dans les années 60 au renouveau du cinéma en Europe centrale, dans le sillage de la Nouvelle Vague française (Walkower, le Départ, Deep end). Son œuvre est parcourue par une pulsion vitale inquiète : en proie à une crise existentielle il n’avait rien tourné depuis Ferdydurke (1991), d’après Gombrowicz, et s’était, jusqu’au film actuel, immergé dans son art de prédilection : la peinture.

Résumé :
Léon Okrasa, employé au crématorium de l'hôpital d’une petite ville polonaise, a été le témoin du viol d'une jeune infirmière, Anna. Cet homme fruste, enfermé dans un isolement sans mots, va s'éprendre d'Anna et la guetter de jour comme de nuit, obsessionnellement. Durant quatre nuits, il se glissera chez elle secrètement par la fenêtre qu’elle laisse entrouverte, pour l’observer, l’effleurer et jouir de sa présence, avant d'être arrêté.
Analyse :

Au départ de ce travail sur l’ambivalence d’une personnalité autistique un fait divers réel, et à l’arrivée un splendide film surréaliste qui doit beaucoup à la formidable interprétation d’Artur Steranko qui rejoint sans doute le vécu inconscient de l’auteur et semble être devenu Leon Okrasa. Celui-ci est un marginal au caractère renfermé et étrange, un déviant, voire un pervers, et son comportement quotidien parmi ses semblables, bien que non délictueux ni nocif de façon caractérisée, le désigne à la vindicte des corps constitués et des honnêtes gens. Personnage solitaire aux rapports sociaux atrophiés, le spectacle du viol obscurément entrevu l’a excité et traumatisé puis transformé en un amoureux timide et transi qui ne trouve pas d’autre moyen de satisfaire sa passion - ses pulsions contenues - que d’observer, comme un voyeur, sa bien-aimée endormie.
Dès lors la construction du film suit la logique souvent elliptique du rêve : de longues séquences sans paroles, au cours desquelles Okrasa se déplace dans la petite ville et sa campagne environnante dans une atmosphère de conte de fées, alternent avec des épisodes violents, volontiers en voix off, véritables passages à l’acte qui propulsent efficacement la narration vers la catastrophe finale. Parmi ceux-ci, surgissent les éclats d’interrogatoires de Léon -frère du Wozzek de Büchner- injustement accusé du viol, qui semblent en le tétanisant le réveiller de sa torpeur onirique et de sa conduite automatique avant qu’il ne s’y replonge.
Le réalisateur déploie sur l’écran un livre d’images mystérieux truffé de symboles qui renvoie à l’inquiétante étrangeté des cauchemars de Kafka, jusqu’à la citation des premiers plans d’insectes, ou à la noirceur des dessins de Topor.
Rarement les prestiges du cinématographe auront été aussi éclatants que dans ce film où se conjuguent une mise en scène qui provoque simultanément l’horreur et la fascination du spectateur pour l’univers et l’itinéraire mental de Léon Okrasa, et l’utilisation théâtrale et picturale de couleurs sombres ou éteintes et de la distribution de la lumière sur l’écran. La dimension macabre et parfois comique de cette aventure obsessionnelle est encore soulignée par la bande son, et une musique pour cordes obsédante et répétitive.

Jean-Michel Zucker