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Cinéma

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Rue Santa Fe

(Calle Santa Fe)

France, 2006, 2h43m

Réalisation :
Documentaire écrit et réalisé par Carmen Castillo. Images : Ned Burgess, Raphael O'Byrne, Arnaldo Rodriguez et Sebastian Moreno. Producteur : Serge Lalou et Christine Pireaux. Distribué par Ad Vitam.
Interprétation :  
Auteur :

Carmen Castillo, issue de la bourgeoisie chilienne, était devenue la compagne de Miguel Enriquez, chef du MIR (gauche révolutionnaire) dont elle était membre. Après le coup d’Etat de Pinochet, Miguel, qui guidait la résistance, fut tué dans une attaque contre leur maison, rue Santa Fe. Blessée, Carmen, enceinte, fut expulsée et vécut désormais en exil, se fixant en France. Son expérience de la dictature et de l’exil a dominé sa production littéraire (Un jour d’octobre à Santiago, 1982) et de cinéaste (par exemple Les murs de Santiago, 1983 ; La flaca Alejandra, 1992).

Résumé :

De retour au Chili après trente ans d’absence entrecoupés (1987) d’une brève visite autorisée par la dictature au chevet de son père malade, Carmen Castillo part à la rencontre de tous les témoignages possibles – lieux et gens – sur ce passé qui la hante. Articulé sur cet itinéraire, le film comporte aussi des séquences d’archives, mobilisées selon les thèmes de son débat intérieur, qui rappellent le climat de ferveur et de terreur qui régnait dans les milieux réprimés par la dictature. Une question la taraude : cela en valait-il la peine ?

Analyse :

Ce film est long, mais passionnant. Il offre une réflexion originale et décapante sur l’espoir révolutionnaire et son sens dans la vie ­– originale parce qu’il ne s’agit pas ici de la vie abstraite du peuple et du futur, mais de la vie concrète des militants connus un par un ; un film de femme, riche en portraits de militantes dont la force impressionne, et où apparaît une préoccupation inédite dans ce contexte : « Qu’ai-je fait à mes enfants ? »
Un hommage émouvant à Miguel Enrique, son compagnon abattu alors qu’elle-même enceinte, était blessée, emprisonnée, expulsée, puis perdait son bébé – mais ce n’est pas l’essentiel. Dans un Chili à la façade méconnaissable, mais où la pauvreté des poblaciones n’a guère changé et où la violence de l’argent règne plus que jamais, le retour sur elle-même de Carmen Castillo, culpabilisée par son exil prolongé, nous est montré avec une grande honnêteté. Elle rencontre des militantes et militants dont la lucidité, le courage, la générosité semblent restés intacts – même si leur vision politique n’est bien sûr plus la même qu’autrefois ; mais aussi, et cela la bouleverse, des non-militants dont elle découvre l’humanité et le courage silencieux, au contraire des schémas simplistes qui l’avaient aveuglée : « en exil, je croyais le Chili peuplé de fascistes, de collabos et de résignés ». Le contraste est frappant entre l’incertitude angoissée de Carmen, et la solidité de celles et ceux restés sur place: « Nous ne voulions pas la mort, c’est la vie que nous cherchions! ». Cela valait-il la peine ? répète-t-elle. « Nous ne nous battions pas pour la défaite… ».
La réflexion renouvelée que provoque rue Santa Fe est alimentée par un montage simple qui vient en support des étapes de la re-formation de Carmen Castillo, mais la transparence indispensable à un tel documentaire souffre parfois de l’origine imprécise de certaines séquences. La bande sonore offre la dimension la plus nostalgique de ce spectacle, avec par exemple les inoubliables Inti Illimani, musiciens militants et fondateurs jadis de la nueva cancion chilena : en tournée européenne au moment du coup d'état, eux aussi connurent le long exil…  

Nicole et Jacques Vercueil