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Cinéma

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36 vues du pic St-Loup

(France- 2009-1h24)

Réalisation : Jacques Rivette, Scénario: Jacques Rivette, Pascal Bonitzer, Christine Laurent, Sergio Castellito, Shirel Amitay. Dialogues: Pascal Bonitzer. Image: Irina Lubtchansky. Son: Olivier Schwob. Décors: Manu de Chauvigny, Giuseppe Pirotta. Montage: Nicole Lubtchansky, Production: Pierre Grise Productions. Distribution: les films du Losange.
Interprétation : Jane Birkin (Kate), Sergio Castellito (Vittorio), André Marcon (Alexandre), Jacques Bonnaffé (Mario), Julie-Marie Parmentier (Clémence), Hélène de Vallombreuse (Margot), Tintin Orsoni (Wilfrid), Vimala Pons (Barbara), Mickaël Gaspar (Tom).
Auteur :

Il s’agit d’un vieux routier de la Nouvelle Vague qui depuis son premier long métrage (Paris nous appartient-1950) fait volontiers suivre à ses héroïnes un mystérieux parcours initiatique. Celui-ci les révèle souvent à elles-mêmes et les libère de leurs secrets et de leurs terreurs, à travers la manipulation d’un metteur en scène de théâtre, double du cinéaste. Comme le suggère le titre d’un autre de ses films, l’actrice elle-même est duelle dans l’œuvre ludique, énigmatique et parfois surréaliste de Rivette.

Résumé :

Après une très longue absence, Kate réintègre, pour répondre à sa demande, la petite troupe de cirque que son père décédé brutalement dirigeait. Le cirque effectue une tournée dans les Cévennes autour du pic St Loup en n’attirant qu’un public très clairsemé. Un italien de passage, Sergio, intrigué puis charmé par la personnalité de Kate qu’il rencontre sur la route, va s’arrêter et, passionné par la vie du cirque, suivre la troupe pour tenter de comprendre le mystère de cette femme.

Analyse :

Le plus court des longs métrages de l’auteur - out one se déployait sur 12h!- est un conte métaphorique, drôle et poétique qui finit bien. À 20 km de Montpellier s’élève vers le ciel un pic dont la forme évoque une flèche moyenâgeuse et renvoie à l’émouvante légende de St Loup. Bien malin le spectateur qui en aura dénombré les 36 vues, envoûté qu’il est dès l’ouverture du film par une scène muette chorégraphiée au cours de laquelle, tel un Keaton moderne, Sergio fait redémarrer l’auto de Kate tombée en panne; envoûté et émerveillé, ravi de continuer à en voir 36 chandelles au cours des 36 séquences ou plans éclatés et kaleïdoscopiques qui construisent comme un feu d’artifice l’espace et le temps de ce film. Jane Birkin, ingénue de L’amour par terre et modèle du peintre de La belle noiseuse, angoissée et attirante, est une Princesse lointaine moderne, amoureuse endeuillée du fantôme de son amant mort dans des conditions suspectes 15 ans auparavant au cours d’un numéro de fouet qui la fit chasser du cirque par son père jaloux de sa liaison. Sergio Castellito, troublant metteur en scène de Va savoir, est ici un étrange étranger, Magicien italien raffiné et fasciné qui tient de l’enquêteur et du psychanalyste. Dernier et presque unique spectateur du cirque auquel il redonne vie en se mêlant aux clowns, c’est par un traitement de choc qu’il va - en un extraordinaire clin d’œil à la séquence initiale - guérir Kate en lui faisant périlleusement rejouer l’événement qui l’a traumatisée. Dans leurs numéros, les clowns Marcon et Bonaffé sont remarquables et ont l’air de s’extraire d’une pièce de Beckett. Pour la première fois dans son œuvre, on voit Rivette substituer la piste du cirque à l’atelier du peintre ou surtout à la scène du théâtre, mais il s’agit là d’une véritable épure de cirque. Le registre de ce film est celui de la simplicité, de la sobriété, voire de l’ascétisme: leçon de modestie d’un cinéaste en pleine possession de ses moyens qui n’hésite pas à exalter l’artifice pour suggérer à quel point l’art peut faire lien, et apporter parfois compassion, entre les hommes.

(Jean-Michel Zucker)