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Cinéma

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LA RELIGIEUSE PORTUGAISE

( 2009 -France - 2h07)

Réalisation : et scénario: Eugène Green - Photographie : Raphaël O’Byrne - Son : Vasco Pimental - Montage: Valérie Loiseleux - Montage Son : Georges-Henri Mauchant - Production: Mact Productions, O Som e a Furia - Distribution France: Ocean Films
Interprétation : Leonor Baldaque (Julie de Hauranne), Ana Moreira (Irma Joana) Beatriz Batarda (Madalena), Carloto Cotta (Dom Sebastiao), Diogo Doria (D.Henrique Cunha), Adrien Michaux (Martin Dautand), Francisco Mozos (Vasco), Eugène Green (Denis, le réalisateur).
Auteur :

Cet américain aux yeux souriants et aux bacchantes conquérantes, qu’on peut situer entre Robert Bresson (il a écrit chez Actes Sud une Poétique du cinématographe) et Luc Moullet (dont il a l’excentricité facétieuse) est devenu en France spécialiste du théâtre baroque, puis plus tard cinéaste: Toutes les nuits (2001), Le Monde vivant (2003), Le Pont des Arts (2004). Amoureux de la langue et de la littérature portugaise, il se montre dans ce dernier film proche des audaces cinématographiques d’un de Oliveira ou d’un Monteiro.

Résumé :

Julie de Hauranne, une jeune actrice française descendante du fameux janséniste, et parlant le portugais langue de sa mère, découvre Lisbonne où elle doit tourner dans un film inspiré des cinq mythiques "Lettres de la Religieuse portugaise"(1669). Entre deux prises, Julie, fascinée par une religieuse qui vient prier toute les nuits dans une chapelle sur la colline de Graça, va faire plusieurs rencontres qui ne prendront tout leur sens que lorsque elle aura pu, une nuit, échanger avec sœur Joana, ce qui lui permet d’accéder à sa vérité personnelle.

Analyse :

Le film s’ouvre par un lent panoramique de gauche à droite qui s’attarde sur les murs tagués de Lisbonne, et parvient à la ville haute dégageant une ample vue sur le fleuve. Harmonieusement structurée comme en 5 actes de longueur inégale autour des rencontres de Julie, la narration est riche qui entrelace l’histoire traditionnelle par lettres et la vie de l’héroïne du film aussi malheureuse et décevante que les fados qui le rythment .Dans la poétique et frémissante Lisbonne, ville du temps suspendu, Julie, amoureuse passionnée, se cherche et ses déambulations croisent tour à tour le comte de Visem, un médecin mélancolique qui ne pratique pas et qu'elle retient au bord du suicide, un orphelin qui passe ses journées dans la rue et qu’elle sauvera de la misère, Martin à qui elle offre son corps, une réincarnation du roi disparu Dom Sebastião, des musiciens de fado, une religieuse enfin, terme du voyage et son double rêvé. Dans la lignée du Baroque, le film est une quête, sentimentale, spirituelle et profondément mystique de l’invisible par l’expérience des sens. C’est aussi une quête linguistique auquel le réalisateur nous a habitué dans ses films précédents . Ne conservant, en deçà de toute intention psychologisante, que la voix intérieure nue d’acteurs à la diction déconcertante , il la tresse avec les sons - clochers, animaux, résonances - et un fado chargé de "saudade" dont la mélancolie joyeuse nous excite et nous émeut. De superbes et récurrents cadrages calculés font alterner plans larges, où l’on entend respirer la ville en extérieur jour et nuit, et gros ou très gros plans sur les visages champ contre-champ dans les échanges amoureux ou mystiques. On ne sait ce qu’il faut admirer le plus, de la douceur vibrante et sensuelle de Leonor Caldaque, dont le regard intense et dirigé vers l’intérieur aspire ses partenaires comme le spectateur, ou de la beauté et de la noblesse de la relation qu’elle entretient avec l’aristocrate portugais négociant une nuit de passion; Vasco l’enfant abandonné, ébloui par cette fée; le réalisateur étrange et raffiné, dans son propre rôle; ou, surtout, Sœur Joana, en tête à tête de face ou de profil faisant, au gré de la conversation sur l’Amour, advenir Julie à elle-même comme en une nouvelle naissance.

(Jean-Michel Zucker)