Logo de protestants.org
Cinéma

Cette rubrique est présentée par Pro-Fil

logo   

Singularité d'une jeune fille blonde

(Portugal - 2009 - 1h03)

Réalisation : Manoel de Oliveira - Scénario : Manoel de Oliveira d’après une nouvelle d’Eça de Queiroz - Production : Filmes de Tojo, Les Films de l’Après-midi, Eddie Saeta S.A.
Interprétation : Ricardo Trepa (Macário), Catarina Wallenstein (Luisa Villaça), Diogo Doria (l’oncle de Macário), Julia Buisel (Dona Vilaça), Leonor Silvera (la femme du train), Filipe Vargas (l’ami)
Auteur :

Manoel de Oliveira est le seul réalisateur de cinéma centenaire en activité. Né en 1908 dans une famille de la bourgeoisie industrielle de Porto, il produit son premier court métrage Douro Faina Fluvial en 1931. Il ne réalise avant 1972 que deux longs métrages, Aniki Bobo en 1942, qui annonce le néo-réalisme italien, et Acte de Printemps en 1963. Sa carrière de réalisateur n’a commencé vraiment qu’à l’âge où beaucoup de ses confrères s’arrêtent, mais il a rattrapé le temps perdu puisqu’il a réalisé une trentaine de films depuis, dont Le soulier de satin, Val Abraham, La lettre, Le principe de l’incertitude, et tout récemment Le miroir magique et Christophe Colomb - l’Enigme.

Résumé :

Dans un train, Macário, raconte à une inconnue ses malheurs sentimentaux. Tombé amoureux d’une jeune fille blonde apparue à sa fenêtre, en face de son bureau, il parvient à la rencontrer et décide de l’épouser, mais son oncle, qui est aussi son employeur et dont il dépend, s’y oppose. Après diverses péripéties faites d’exil, d’enrichissement, de trahison, il obtient enfin l’accord de son oncle, mais, durant les préparatifs du mariage, il va découvrir les « singularités » de la jeune fille blonde.

Analyse :

Adapté d’une nouvelle de Eça de Queiros, romancier portugais contemporain de Zola, le court film de Manoel de Oliveira raconte la passion malheureuse d’un petit comptable romantique, employé aux écritures chez son oncle négociant en tissus. De cette histoire somme toute assez simple, même si elle est pimentée de quelques rebondissements propres aux nouvelles du XIXème, Manoel de Oliveira tire un film brillant et subtil, au charme désuet mais à la férocité mordante, qui n’épargne ni le héros, amoureux transi un peu niais, ni la société dans laquelle il vit. On se laisserait facilement prendre à la douceur de ces vieilles demeures de Lisbonne, de ces intérieurs confortables, de ces soirées artistiques où brillent musique et poésie, s’ils ne révélaient une société figée et dure au faible, où l’argent et la conformité à la norme sont les conditions nécessaires à l’accomplissement des désirs amoureux, et où la tromperie est aussi courante que la probité.
Est-ce pour un effet de distance et de mystère que cette histoire, qui a déjà l’éloignement du récit par un personnage, et le morcellement qu’apportent à ce récit plusieurs retours au présent, est transposée par Manoel de Oliveira à notre époque sans actualiser les comportements sociaux qui semblent alors un peu étranges ?
Les cadrages sont somptueux, notamment la scène plusieurs fois répétée, où la belle jeune fille blonde apparaît à sa fenêtre, tantôt inaccessible, dissimulée derrière son éventail chinois, tantôt offerte aux yeux éblouis et immédiatement amoureux de Macário. C’est un tableau, empreint d’une grande sensualité, qui alimente un fantasme ; la réalité de la jeune fille, (et ses « singularités »), ne pourront que détruire l’illusion, sans que le jeune homme semble capable de tirer la leçon du conte moral qu’est aussi ce film d’une esthétique remarquable.

(Christine et Jacques Champeaux)