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Cinéma

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Bodybuilder

(France - 2014 - 1h43

Réalisation : Zem Roschdy - Scénario Roschdy Zem, Julie Peyr – Image : Thomas Letellier – Montage : Monica Coleman - Distribution France, Mars Distribution
Interprétation : Vincent Rottiers (Antoine Morel), Yolin François Gauvin (Vincent son père), Dominique Reymond (Muriel sa mère), Marina Foïs (Léa), Nicolas Duvauchelle (Fred Morel), Roschdy Zem (Vadim)
Auteur :

Roschdy Zem, acteur de cinéma très connu puis réalisateur, est né à Gennevilliers en 1965, de parents marocains. Il a quitté le lycée à 17 ans, puis, vendeur en magasin, a eu un petit rôle en 1987 dans Les Keufs de Josiane Balasko. Sa carrière a vraiment commencé avec André Téchiné (J'embrasse pas, 1991 ; Ma saison préférée, 1993), puis Laetitia Masson (En avoir ou pas, 1995), Xavier Beauvois (N'oublie pas que tu vas mourir, 1995), Patrice Chéreau (Ceux qui m'aiment prendront le train, 1998) etc. L'année de son prix d'interprétation à Cannes (partagé avec ses compères d'Indigènes), il sort son premier long métrage comme réalisateur, Mauvaise foi (2006). Bodybuilder est le troisième, après Omar m'a tuer (2011).

Résumé :

Antoine, petit voyou, doit de l'argent à d'autres voyous qui le recherchent. Son frère le planque chez leur père Vincent qu'il n'a plus vu depuis longtemps. Accepté du bout des lèvres, il découvre le monde du culturisme dont son père est un champion, catégorie vétéran. Il continue ses vols et arnaques minables mais Vincent fait de son mieux pour le tirer d'affaire...

Analyse :



Malgré un scénario qui a déjà beaucoup servi (par exemple Looking for Eric), la vision de Bodybuilder bénéficie de plusieurs thématiques tissées ensemble qui varient les points de vue. Commençons par ce qu'annonce le titre du film, la découverte documentaire du culturisme avec ses machines, ses grimaces, ses difformités, ses pilules, ses régimes et ses contraintes, ses grand-messes : au passage, dans cette course à la performance, on croise le dopage et ses subtilités chimiques. Situer l'action dans un milieu de chevaux de retour accentue l'aspect addictif de cette passion, au demeurant gratuite, c'est-à-dire sans récompenses financières ni sociales : c'est l'art pour l'art.

D'où la seconde piste, développée explicitement dans les propos de Vincent : la recherche de l'impossible, d'une perfection qui n'existe pas. Du narcissisme ? Certes, l'usage permanent du miroir y ferait penser, mais ce n'est pas la séduction qui est ici en jeu : le parallèle entre le show culturiste et le strip-tease est amusant, avec les mêmes outils vestimentaires, la même chorégraphie valorisant à l'extrême le corps, mais la finalité est différente et l'érotisme est évacué du culturisme (quoiqu'il ne faille pas exclure certaines exceptions...) Le miroir du culturiste joue donc le rôle du chronomètre du sportif (Sarah préfère la course) ; et plus que dans un défilé de mode (Saint-Laurent), on se trouve ici dans une atmosphère monacale (Le grand silence) version cilice et bure, en témoignage d'une foi exigeant le sacrifice. Une foi en quoi ? Il ne s'agit pas d'adoration du corps, bien au contraire – ici le corps est un moyen, pas une fin – car la finalité, à travers la performance, c'est le dépassement de soi. Il s'agit de donner un but, aussi absurde qu'il soit, à sa vie, et les membres de la secte se soutiennent les uns les autres dans la constance à leur engagement, entretenue par quelques rituels.

C'est ainsi que reprend stature aux yeux d'Antoine, qui se sentait abandonné, l'image de son père : Roshdy Zem indique, pour cet aspect de son film, avoir puisé dans son expérience des relations avec son propre père, et l'on ne peut alors qu'être impressionné par la statue iconique qu'il dresse de ce champion énorme, juste et généreux ! Au point, dommage, que les scènes père-fils en perdent toute légèreté.

Le cliché du culturiste narcissique et machiste n'est guère évoqué que par le regard du héros sur ses biceps pendant qu'il fait l'amour, mais, traitant d'un milieu peu connu du public, le réalisateur s'est surtout efforcé de redresser l'image péjorative d'une minorité mal aimée. Au final, on ne peut s'empêcher de penser au Wrestler de Darren Aronofsky : mêmes vieux corps torturés, même obligation addictive du spectacle, même ambiance de foire aux marginaux, et aussi, anecdotiquement, même difficulté des relations du père avec ses enfants... mais sans en retrouver ici la virtuosité cinématographique.

Jacques Vercueil