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Cinéma

Cette rubrique est présentée par Pro-Fil

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Carol

(Angleterre/ USA– 2015 – 1h58min)

Réalisation : Haynes Todd – Scénario : Phyllis Nagy, d’après le roman Les Eaux dérobées de Patricia Highsmith – Directeur photographie : Edward Lachman – Musique : Carter Burwell – Montage : Alfonso Gonçalves – Décors : Judy Becker et Heather Loeffler – Producteurs : Elizabeth Karlsen, Stephen Woolley, Christine Vachon et Tessa Ross – Distributeur France : UGC
Interprétation : pour les principaux interprètes : Cate Blanchett (Carol Aird) – Rooney Mara (Therese Belivet) – Kyle Chandler (Harge Aird) – Sarah Paulson (Abby)
Auteur :

Les films les plus connus de Todd Haynes, 55 ans, sont Safe (1995) avec Julianne Moore, Loin du paradis (2002), qui obtient 4 nominations aux Oscars. Il se lance ensuite dans un anti-biopic I’m Not There (2007), sur Bob Dylan. Carol obtient le prix d’interprétation féminine pour Rooney Mara à Cannes en 2015.

Résumé :

New York, Noël 1952. Carol Aids, grande bourgeoise, femme d’un banquier, fait ses courses de Noël et rencontre Therese Belivet, vendeuse au rayon jouets d’un grand magasin. À cette rencontre, sorte de coup de foudre réciproque, succède un sentiment plus profond qui doit s’épanouir dans l’étroitesse des conventions morales de l’Amérique de cette époque.

Analyse :



Si l’on devait définir en quelques mots ce film je dirais volontiers : élégance, raffinement, beauté, subtilité, finesse. Les premières images, plongée dans les rues de New York, nous immergent dans cette ambiance surannée, presque sépia, des années 50, où les rues grouillent de gens pressés de faire leurs courses de Noël, ambiance favorisée par le grain de l’image en 16 mn. « Là, tout n'est qu'ordre et beauté, luxe, calme et volupté ». L’apparition de Carol, sublime d’élégance, dans des tenues colorées de haute couture, ajoute à cette atmosphère. Chez elle tout est maîtrisé, les gestes, les sourires, le maquillage, la coiffure. Mais lorsqu’elle voit Therese au rayon des jouets, on sent que les brulures de la passion dévorent cette femme. Toutefois Todd Haynes ne heurte pas le propos par des manifestations intempestives. Non ! Tout se passe dans les regards échangés, si importants dans ce film, les gestes esquissés, les sourires séducteurs. Car, plus que la passion elle-même, Haynes préfère explorer les chemins qui mènent à la passion.

Mais ces chemins sont difficiles et tortueux. Carol est en instance de divorce auprès d’un mari qui l’aime toujours et d’une petite fille qu’elle adore. On apprend qu’elle a déjà eu une aventure saphique avec une amie d’enfance, terminée depuis longtemps. Dans cette société corsetée et rigoriste c’est une faute. Et son mari, qui veut lui enlever sa fille, veut faire faire sur elle une enquête de moralité. N’oublions pas que lorsque Patricia Highsmith a sorti son livre en 1952 elle a utilisé un nom d’emprunt (Claire Morgan) car le propos était trop sulfureux. C’est l’année où les psychiatres américains ont inscrit l’homosexualité sur la liste des maladies mentales … À cette annonce Carol décide de partir de New York, au hasard, où la conduira sa Bentley. Elle propose d’y entrainer Therese qui ne se fait pas prier. La vie de ses deux femmes amoureuses est décrite avec infiniment de pudeur, de retenue et de subtilité. C’est une communion qui existe entre elles, au sens fort du terme. Lorsque, enfin, elles réalisent leur amour, c’est avec des images d’une infinie tendresse, d’une grande sensualité, toute en suggestion et chasteté. On est bien loin de la Vie d’Adèle de Kechiche, que nous avions aimé, mais où les scènes d’amour étaient vraiment par trop appuyées.

Puis Carol doit se battre contre son mari qui persiste à vouloir lui enlever sa fille et a des preuves contre elle car il l’a faite suivre par un détective. Et devant cette Amérique corsetée, pudibonde, bien pensante, aux codes oppressants, Todd Haynes nous montre une image de femme courageuse, qui brave les interdits et affirme sa volonté de vivre son amour. La scène avec les avocats et son discours courageux et émouvant où elle assume totalement sa liaison est un grand moment du film. La scène finale aussi, que nous ne dévoilerons pas, qui dans sa lente progression et son intense émotion, est tout simplement sublime.

Ajoutons que ce film est d’une facture extrêmement soignée. Outre la reconstitution très minutieuse des années 50, dans le mobilier, les couleurs, les voitures, la manière dont fument les personnages, Haynes a accentué le huis-clos urbain en cadrant les personnages au plus près, soit dans la vitre d’une voiture, soit dans l’encadrement d’une porte ou une entrée de couloir. On appréciera également un montage particulièrement habile qui nous fait comprendre par la reprise de la scène du début que le film est en réalité un long flash back.

Marie-Jeanne Campana