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Cinéma

Cette rubrique est présentée par Pro-Fil

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Contre-Pouvoirs

(Algérie – 2015 – 1h 37) Documentaire

Réalisation : Bensmaïl Malek - Ecriture : Malek Bensmaïl – Images : Malek Bensmaïl et Ouadi Guernich - Montage : Matthieu Bretaud – Son : Hamid Osmani – Musique originale : Phil Marboeuf et Camel Zekri
Interprétation :
Auteur :

Malek Bensmaïl est né à Constantine (Algérie) en 1966. Après avoir étudié le cinéma à Paris et un stage aux studios Lenfilm de St Petersbourg, il réalise une série de documentaires exclusivement consacrés à son pays. Territoires en 1996, Mohamed Boudiaf, un espoir assassiné en 1999, Algérie(s) coréalisé avec Thierry Leclerc en 2003, La Chine est encore loin en 2008, Guerres secrètes du FNL en 2010. Tous primés dans de nombreux festivals internationaux.

Résumé :

C’est une immersion dans la rédaction du quotidien EL WATAN en 2014 à Alger pendant la campagne des élections présidentielles qui voit la 4ème candidature d’Abdelaziz Bouteflika et sa réélection avec plus de 80 % des voix.

Analyse :



Avec ce nouveau documentaire, Malek Bensmaïl poursuit son travail de mémoire et de réflexion sur la société algérienne : « Une pierre de plus dans la maison Algérie que j’essaie de construire de film en film ». Cette société verrouillée, bloquée est symbolisée par les chaussures de jogging que l’on voit, à plusieurs reprises dans le film, courir sur un tapis roulant et qui appartiennent – mais on ne le sait qu’à la fin- à Omar Belhouchet, directeur de publication d’El Watan : un pays qui bouge mais qui fait du sur-place. Car c’est bien un film sur un journal et ses rédacteurs et non sur les élections qu’a réalisé Malek Bensmaîl. El Watan a été fondé en 1990 par une vingtaine de journalistes issus d’El Moudjahid qui était l’unique journal algérien depuis l’Indépendance. Avec un tirage de 130000 exemplaires par jour, c’est le plus grand quotidien algérien d’expression française. A part quelques rares scènes en extérieur, notamment sur le chantier du nouveau siège du journal toujours en construction, tout se déroule dans ses locaux, avec les directeurs et les journalistes unis par une même aversion au régime en place, mais différents et parfois diamétralement opposés par leurs cultures, leurs opinions, leurs croyances. Ils sont représentatifs d’une certaine Algérie, celle qui résiste, et les porte-parole de la majorité silencieuse. Ce sont les héros de tous les jours, ceux qui ont survécu à la Décennie Noire des années 90 au cours de laquelle 120 d’entre eux ont été assassinés, toujours très présents dans les mémoires. La liberté de ton, l’indépendance totale, la dénonciation des magouilles et de la corruption du pouvoir en place depuis tant d’années en font bien entendu une cible privilégiée. Il leur a fallu au fil du temps subir la pression des islamistes, les tribunaux, les contrôles fiscaux, les saisies et dernièrement la diminution des recettes publicitaires. Mais, même affaibli, le journal est toujours là, porté par ses lecteurs, fidèle depuis 25 ans à l’esprit de ses fondateurs et référence de la presse algérienne.

Aujourd’hui les journalistes, comme les intellectuels, sont toujours considérés comme des adversaires du pouvoir politique, de la classe dirigeante et de l’armée ; la langue française est un objet de controverse. Alors, dans cette société qui n’a que les apparences de la démocratie, le mot contre-pouvoir est certainement excessif. Nous ne sommes ni en France, ni aux USA. Les conditions de travail des journalistes ne sont pas les mêmes non plus. Les sensibilités très différentes des hommes et des femmes d’El Watan, leur ouverture d’esprit, leur tolérance mais aussi leur humour en font, je dirais plutôt, des témoins privilégiés, des rapporteurs de la réalité et de la vérité, un contrepoint à la propagande de l’Etat.

L’image que je retiendrai de cet excellent documentaire est la Une du journal au lendemain de la réélection du président Bouteflika, avec sous le titre : « Une élection dans un fauteuil », une photo le représentant souriant, assis dans un fauteuil… roulant.

Claude Bonnet