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Cinéma

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Dans la brume

(Biélo-Russie, Russie, Allemagne, Pays bas, Lettonie – 2012 - 128mn)

Réalisation : Serguei Loznitsa - Scénario : Serguei Loznitsa d’après le roman de Vassili Bykov - Photographie : Oleg Mutu - Son : Vladimir Golovnitski - Montage :Danielius Kokanauskis - Production : Ma.ja.de. Fiction, Rajafilms, Lemming film, Belarusfilm, GP cinema - Distribution: ARP Sélection.
Interprétation : Wladimir Svirski (Souchenia), Serguei Kolesov (Voitik), Vlad Abashin (Bourov), Vlad Ivanov (Grossmeier), Julia Peresild (Anelia), Nikita Peremotov (Gricha), Kirill Petrov (Koroban), Dmitri Kolosov (Michuk).
Auteur :

né en 1964, Sergueï Losnitsa obtient un diplôme de mathématiques appliquées, se spécialise en intelligence artificielle et traduit le japonais. Depuis 1996 il a réalisé une douzaine de documentaires et était déjà venu à Cannes en 2010 avec son premier long métrage, My joy, portrait noir de son pays, l’Ukraine. En 2012, à défaut d’être reconnu par le Jury de la Sélection officielle, ce film a été couronné par Le Prix de la critique internationale. Il a aussi reçu le prix du Jury Oecuménique au festival de Cottbus.

Résumé :

En 1942, sur le front biélorusse, après un sabotage ferroviaire, l'occupant nazi exécute des résistants mais, sans doute pour déstabiliser la population, libère un des cheminots arrêtés, Souchenia, qui est aussitôt soupçonné de collaboration. Voué à la vengeance de la résistance, qui envoie deux partisans, Bourov et Voïtik, pour le liquider, il affronte l'injustice de son destin avec une dignité qui tranche sur le marasme moral ambiant.

Analyse :



Aride, austère , âpre, ce film opaque est d’une sombre et envoûtante beauté. Son propos est de déployer aux yeux du spectateur un questionnement éthique sur la responsabilité et la culpabilité dont la complexité se reflète sans schématisme sur les visages de 3 types d’hommes dont 3 grands flashbacks éclaireront les aspirations et le comportement : Souchenia, figure humblement christique et archétype de l’homme simple qui subit la guerre sans pouvoir prouver son innocence, ne vit que pour sa femme et sa fille; Bourov, dur obstiné et méfiant, incarne l’homme en proie au doute; Voïtik est la représentation même du méchant, matérialiste primaire sorti du moule de l’éducation soviétique, et à la seule recherche de la satisfaction égoïste de ses besoins immédiats. Après une scène d'ouverture impressionnante -la pendaison des résistants entendue mais non vue-, une grande partie de ce film au lent -trop lent pour certains- tempo méditatif se déroule sous le couvert d’épaisses forêts dont une très belle photographie sculpte toutes les gammes de vert. C’est une grande injustice de ne pas avoir inclus dans le palmarès de Cannes ce film tragique mais superbe, illuminé par le comportement fraternel du héros et bien digne de retenir l’attention d’un jury œcuménique. Sans aucune prétention psychologique, le réalisateur, digne représentant de cette école de l’inquiétude morale si bien représentée en Europe de l’Est, invite dans ce film très physique à un itinéraire sensoriel et à une réflexion jamais didactique sur la liberté, la trahison, le remords et le courage. Dans l’univers de cette forêt, no man’s land métaphorique d’une humanité en déroute en quête de l’essentiel, le cinéaste construit un grand film où le fond et la forme, indissociables, répondent à une même nécessité. Quelque part entre Dostoïevski et Tarkovski, et jusqu’aux derniers moments du film, le pessimisme de l’auteur montre- à l’aide d’une mise en scène épurée, d’un montage économe ne comportant en tout que 72 plans, et de dialogues limités à l’essentiel- combien dans notre monde pêcheur, la brume, à travers laquelle le héros poursuit son ascension morale, estompe les contours du Bien et du Mal.

(Jean-Michel Zucker)