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Cinéma

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Fais de beaux rêves (Fai Bei Sogni)

(Italie, France – 2016 – 2h10)

Réalisation : Marco Bellocchio – Scénario, adaptation et dialogues : Valia Santello, Edoardo Albinati, Marco Bellochio (d’après l’œuvre de Massimo Gramellini : Fais de beaux rêves, mon enfant) – Photographie : Daniele Cipri – Montage : Francesca Calvelli – Musique originale : Carlo Crivelli – Distribution : Ad vitam
Interprétation : Valerio Mastandrea (Massimo adulte), Bérénice Béjo (Elisa), Guido Caprino (père de Massimo), Nicolὸ Cabras (Massimo enfant), Dario Del Pero (Massimo adolescent), Barbara Ronchi (mère de Massimo) ; avec la participation d’Emmanuelle Devos (mère d’un ami du jeune Massimo)
Auteur :

Né en 1939 à Bobbio (Emilie-Romagne, Italie) dans une famille bourgeoise, Marco Bellochio apparaît dès Les poings dans les poches (1965) comme l’une des figures centrales de la nouvelle vague italienne. Ses œuvres, marquées aussi bien par un engagement politique que par une approche psychanalytique, où s’entremêlent les sphères des relations sociales et de l’intime, n’ont cessé d’interroger l’histoire et les pouvoirs traditionnels de la société : famille, église, armée, Etat. Fais de beaux rêves est le 25ème film du cinéaste.  

Résumé :

Turin, 1969 : Massimo, un jeune garçon de neuf ans, perd sa mère dans des circonstances brutales. Malgré les marques de réconfort et les explications consolatrices de son entourage, il refuse d’accepter l’incompréhensible disparition de celle qui était tout amour pour lui.

Année 1990 : Massimo est devenu un journaliste accompli, mais son passé le hante et entrave ses relations sociales et amoureuses. Alors qu’il doit vendre l’appartement de ses parents, les blessures de son enfance tournent à l’obsession…

 

Analyse :



A la lecture du scénario, on aurait pu s’attendre à un film entièrement dominé par l’émotion. Il n’en est rien. Bellochio s’est toujours méfié du sentimentalisme et du pathos. Fais de beaux rêves se présente à la manière d’un patchwork de scènes allant et venant entre les années 70 (l’enfance et l’adolescence de Massimo) et les années 90 (sa vie professionnelle et sociale d’adulte). Les différentes séquences, chacune d’elles étant esthétiquement construite comme un tout, échappent à tout enchaînement fluide. Au contraire, elles s’entrechoquent de façon obsessionnelle, tenant à distance le spectateur appelé à recréer lui-même le récit.

Le film se révèle alors être, non pas l’histoire émouvante d’un enfant blessé par la perte d’une mère extraordinairement aimante, mais celle d’un homme se débattant dans un chaos d’images plus ou moins énigmatiques qu’en psychanalyse l’on qualifie de souvenirs-écrans. Au cœur de ce chaos, règne la figure télévisuelle de Belphégor qui forme une sorte de voile protecteur face à la réalité, tout comme la main de la mère protège le regard du fils (et aussi le sien !) des  scènes insupportables du célèbre feuilleton.

Peu à peu, les péripéties de la vie vont ébranler le monde intime de Massimo. Adolescent, il côtoie un ami en guerre avec une mère possessive. Reporter de guerre à Sarajevo, il assiste à la mise en scène photographique d’un enfant poursuivant un jeu électronique à côté du cadavre d’une femme (sa mère?). Plus tard, assurant un remplacement au courrier du cœur, il exhibe de manière quasi obscène sa propre blessure en réponse à un lecteur clamant son envie de meurtre d’une mère imperméable aux « câlins». Pourtant, malgré la révélation de l’envers du paradis maternel, malgré aussi la rencontre amoureuse avec Elisa qui lui fait entrevoir une vie où il laisserait enfin s’en aller la mère rêvée, Massimo semble encore loin d’être délivré de la boîte en carton dans laquelle, au cours d’un jeu, cette mère l’avait enclos tout contre elle.

Avec Fais de beaux rêves, Bellochio renoue de façon masquée (Belphégor oblige !) avec la veine matricide de certains de ses films comme Les poings dans les poches ou Le sourire de ma mère.

Yves Ballanger