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Cinéma

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Fuocoammare, au-delà de Lampedusa (Fuocoammare/Fire at Sea)

(Italie, France – Documentaire – 2016 – 1h49)

Réalisation : Gianfranco Rosi – Photographie et son : Gianfranco Rosi – Montage : Jacopo Quadri
Interprétation :
Auteur :

Italien né en 1964 à Asmara (Erythrée), Gianfranco Rosi commence des études de médecine. En1985, il part aux USA et s’inscrit à l’école de cinéma de la New York University. En 1993 il réalise son premier documentaire Boatman, tableau de la vie sur le Gange à partir d’un voyage sur le fleuve. Ses films suivants seront aussi « le récit d’une rencontre » : Below Sea Level (Grand prix du Cinéma du réel 2009), rencontre aux Etats-Unis d’une communauté de marginaux vivant en plein désert ; El Sicario Room 164 (Prix FIPRESCI Venise 2010), face à face, dans une chambre de motel, avec un ancien tueur d'un cartel de drogue ; Sacro GRA (Lion d'or à Venise 2013), découverte, en mini-fourgonnette, de la Grande Raccordo Anulare (GRA, périphérique de Rome) et de ses riverains. En 2016, Fuocoammare obtient l’Ours d'or au festival de Berlin.

Résumé :

Samuele a 12 ans et vit sur une île au milieu de la mer. Il va à l'école, adore chasser avec sa fronde. Il aime les jeux terrestres, même si tout autour de lui parle de la mer et des hommes, des femmes, des enfants qui tentent de la traverser pour rejoindre son île. Cette île, c’est Lampedusa qui, chaque année, recueille des milliers de migrants fuyant la guerre et la misère.

Analyse :



C'est un film déconcertant au premier abord. On s'attend à un documentaire classique consacré aux migrants débarquant à Lampedusa au terme de périples tragiques et côtoyant une population locale désemparée, partagée entre crainte et compassion. Et voilà que le film commence au beau milieu d'un paysage rocheux et aride, avec le jeune Samuele qui escalade un arbre pour en couper une branche et y tailler un lance-pierre. Puis, brutalement, à cette séquence, succède celle d'une opération nocturne de sauvetage en mer d'une embarcation venue de "par-delà Lampedusa".

D'où l'impression, tout au long du film, d'une juxtaposition de deux univers totalement étrangers l'un à l'autre. D'une part, l'univers d'une terre insulaire avec ses maisons fermées où le temps semble s'être figé sur un mode de vie traditionnel, - la pêche, la cuisine familiale, la radio locale et son émission de chansons dédicacées -, loin d'une modernité urbaine (à noter, l'absence dans le film, de voiture, d'ordinateur, de portable...). De l'autre, l'univers d'une mer inquiétante charriant sans fin des hommes et des femmes ressemblant à des "zombies" dans leurs couvertures de sauvetage et que l'on voit traverser un dispositif de contrôle administrativo-médical à leur arrivée sur l'île.

Pour autant, ces deux univers sont loin d'être aussi étanches, comme pourrait le laisser entendre le laconique "pauvres gens" de la vieille Maria à l'annonce d'un énième naufrage de migrants. Il y a certes le médecin de l'île dont le cabinet fait le pont entre les deux populations. Et puis il y a Samuele (avec son "œil paresseux" à force de le fermer pour viser) qui, certes, ne croise pas les migrants lors de ses escapades de chasseur d’oiseaux. Mais l'anxiété diffuse dont il souffre, et qui va de pair avec son malaise devant la mer, ne serait-elle pas l'écho d'un sentiment de perte d'un espace autrefois nourricier, aujourd'hui devenu route de cette odyssée tragique que scande l'aède migrant accompagné du chœur de ses compagnons de traversée ?

Le réalisateur compare son film à "un roman de formation" qui conduit de la vie attendue, avec l’examen échographique d’une femme migrante et de ses jumeaux entrelacés dans l’utérus, jusqu'à l'épreuve de la mort devant les cadavres eux aussi entrelacés sur le bateau de sauvetage. Et Rosi d'ajouter : "le film a été construit pour arriver à ce moment-là et aussi pour en sortir". Mais peut-on vraiment en sortir, à l'instar de Samuele, tiraillé entre sa passion d’enfant pour les oiseaux et l'inévitable face à face avec la mer, image d’un avenir incertain ?

 

Yves Ballanger