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Cinéma

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Heimat

(Die andere Heimat, Allemagne 2013 :

  • Partie I - Chronique d'un rève (Chronik einer Sehnsucht, 1h47)
  • Partie II - L'exode (Die Auswanderung, 2h08)

Réalisation : Edgar Reitz Scénario : Edgar Reitz & Gert Heidenreich – Musique : Michael Riessler – Images : Gernot Roll - Montage : Uwe Klimmeck – Décors : Anton Gerg & Hucky Hornberger – Costumes : Esther Amuser - Distribution France : Les films du losange.
Interprétation : Jan Dieter Schneider (Jakob Simon), Maximilian Scheidt (Gustav Simon), Rüdiger Kriese (Johann, le père forgeron), Marita Breuer (Margret la mère), Antonia Bill (Henriette=Jettchen), Philine Lembeck (Florinchen), Mélanie Fouché (Lena Simon-Zeitz)
Auteur :

Edgar Reitz est né en 1932 dans le Hunsrûck, la région entre Rhin et Moselle où se déroule Heimat. Son grand-père était forgeron, son père horloger du village. Après avoir étudié les lettres à Munich et fréquenté l'avant-garde artistique, il se passionna pour le cinéma et fut signataire, avec Alexander Kluge et 24 autres cinéastes, du Manifeste d'Oberhausen («Le vieux film est mort. Nous croyons au nouveau»). A partir de 1984, il devint célèbre avec la saga télévisée Heimat ('patrie', 50 heures en trois périodes couvrant le XX° siècle) à laquelle s'ajoute ce diptyque sur grand écran.

Résumé :

Le Hunsrûck, ingrates collines annexées par la Prusse après 1815, subit durement l'exploitation par les puissants, la sévérité du climat, et la marche à la modernité. Pierre II du Brésil recrute des Allemands pour peupler le sud de son empire, et de nombreux émigrants quittent le Hunsrûck. Nous suivons ces péripéties à travers deux frères de la famille Simon, l'un qui rêve d'évasion mais restera, l'autre qui part mais à regret. Le découpage du film en deux épisodes ne sert qu'à diviser la durée de projection.

Analyse :



Dans un temps où l'immigration vers l'Europe est au cœur des préoccupations politiques et sociales, la fresque d'Edgar Reitz vient rappeler que les opulentes sociétés d'aujourd'hui ont en leur temps crevé la faim et cherché sur d'autres terres à fuir la misère têtue. La dureté et la précarité des conditions de vie des paysans du Hunsrück forment donc le thème dominant de ce film en deux parties, l'émigration étant une option que le déchirement qu'elle implique fait craindre à beaucoup. Là-dessus se greffent les personnages, entre rêves et peurs, amours et trahisons, séparations et retrouvailles, révoltes et soumission.

La dimension documentaire de Heimat est très riche, par l'évocation d'un moment d'histoire ignoré de beaucoup (l'émigration allemande en Amérique du Nord est bien plus connue que celle chez l'Empereur du Brésil, remarquable homme d'Etat paraît-il), et par l'effort de reconstitution historique de la vie du village fictif de Schabbach et de sa grande misère : c'est un village du Hunsrück de nos jours, mais aux maisons revêtues de façades à l'ancienne, qui a servi de cadre, tandis que décors, accessoires et costumes témoignent d'un souci scrupuleux de fidélité. Sur le plan de la psychologie collective, la question de l'émigration est l'interrogation qui lancine les uns et les autres : les recruteurs brésiliens battent la caisse, servent à boire et font signer ; les convois de chariots en route vers les navires se succèdent sur les chemins ; Jakob (pour lequel Reitz dit s'être inspiré de son frère Guido) semble le seul à percevoir le départ comme une découverte plus qu'une libération, plongé qu'il est dans les récits et descriptions des voyageurs et pionniers du nouveau monde, et à se passionner pour les habitants de là-bas... Mais l'angoisse de la séparation torture ceux qui partent comme ceux qui restent, et donne tout son sens au titre Heimat ("racines", ou même 'matrice' plutôt que "patrie", Vaterland) : le patois du Hunsrück est aujourd'hui parlé dix fois plus au Brésil qu'en Rhénanie...

Une place considérable est donnée à la nature en des images très soignées, Reitz souhaitant réhabiliter les paysages allemands dont le cinéma est parcimonieux : immenses panoramas champêtres ou forestiers, vastes ciels chahutés de vent et de nuages, où ressort la grande vulnérabilité des petits humains qui s'agitent. Le noir et blanc très doux qu'il utilise est ponctué, à rares intervalles, de petites gemmes de couleur qui signalent des moments de grande préciosité – comme l'agate évoquant le bonheur, les rameaux de buis et les fleurs de lin évoquant la mort et la vie, ou le panneau de mur coloré qui, en début et fin de film, marque la maison natale. Autant ces brefs chatoiements dans le gris des images caressent l'œil, autant l'usage des symboles et, plus généralement, le zèle didactique et démonstratif se révèle souvent surabondant – héritage de trop d'heures de TV ? Assiettes vides sur la table pour signifier la famine, visite d'Alexander von Humboldt pour glorifier l'amour du savoir de Jakob, ou, pour la violence de l'émigration, chevaux éclatant de santé malgré la pénurie de tout... mais ces petites scories endommagent à peine une œuvre utile, belle et attachante.

Jacques Vercueil