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Cinéma

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Ilo, Ilo

(Singapour - 2013 - 99 min)

Réalisation : Anthony Chen - Scénario et dialogues : Antony Chen - Image : Benoît Soler - Montage : Hoping Chen, Joanne Cheong - Distribution : Epicentre Films.
Interprétation : Koh Jia Ler (Jiale), Angeli Bayani (Terry), Yeo Yann Yann (Leng, la mère), Chen Tiawen (Teck, le père)
Auteur :

Ilo Ilo est le premier long métrage d’un jeune cinéaste de Singapour, né en 1984. Après une scolarité dans l’Ecole des études cinématographiques et des médias de Ngee, il réalise à 17 ans son premier court métrage G-23. Son deuxième court, Ah Ma (grand-mère) reçoit en 2007 la Mention Spéciale du court-métrage au Festival de Cannes, tandis que, en 2008, son troisième court, Haze, est projeté en compétition au Festival de Berlin. En 2013, Ilo Ilo reçoit à Cannes la prestigieuse Caméra d’Or.

Résumé :

Jeune mère célibataire de la région d’Ilo Ilo aux Philippines, Teresa est embauchée à Singapour comme nounou par une famille de la classe moyenne. Elle doit s’occuper leur fils unique Jiale, un jeune garçon particulièrement difficile. Le contexte social est par ailleurs lourd d’orages : nous sommes en 1997, la crise économique fait rage à Singapour, et le père de Jiale perd son emploi. Les débuts de la prise en charge de Jiale par Teresa sont rugueux, l’enfant n’acceptant pas l’intrusion de l’étrangère dans son milieu familial. Mais, peu à peu, la jeune femme va réussir à capter la confiance et l’affection du petit démon.

Analyse :



Remercions le jury de la Caméra d’or d’avoir accordé son prix au film d’Anthony Chen. Sans un tel coup de projecteur, Ilo Ilo aurait bien risqué de faire partie de ces « petits » films qui recueillent quelques entrefilets de 500 signes, sont programmés deux semaines, et disparaissent.

Le sujet de base d’Ilo Ilo refuse sans doute toute originalité accrocheuse : c’est celui de l’apprivoisement progressif d’un jeune garçon odieux par une nounou fraîchement embauchée. Mais ici le thème constitue simplement le canevas d’un film dont l’importance est ailleurs. Car bien plus que le déroulement d’un fil conducteur que l’on peut trouver attendu, ce que décrit Anthony Chen, c’est la rencontre de quatre détresses dans une région où la dégradation économique fragilise le tissu familial : Terry, obligée de laisser son fils aux Philippines et de se mettre au service d’une famille étrangère qui la traite avec une dureté de classe dominante ; Jiale, dont la violence est l’expression d’une révolte contre une société devenue inhumaine ; son père, infiniment pitoyable dans la descente aux enfers du déclassement social ; sa mère, dont la sécheresse apparente est une cuirasse qui l’emprisonne elle-même.

Quatre tragédies, donc. Mais l’art d’Anthony Chen relève davantage du pinceau à trois poils que de la bombe à tagger. A un Prix de la litote, il serait au premier rang des candidats. Tout ici est suggéré, jamais insistant : un signe de croix, ébauché puis interrompu, suffit à marquer la différence des cultures entre Terry et ses patrons ; un bruit de chute dans une cour, puis une ambulance au pied d’un immeuble, et l’on comprend qu’il s’agit d’un suicide par défénestration. En notre temps de surenchère visuelle qui force tant de cinéastes à frapper toujours plus fort, il y a peu de place pour les œuvres comme celle-ci, discrètes, modestes, pudiques, et qui murmurent plus qu’elles ne vocifèrent.

Jean Lods