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Cinéma

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Juste la fin du monde

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Réalisation : Xavier Dolan - Scénario : Xavier Dolan d’après l’œuvre de Jean-Luc Lagarce – Costumes : Xavier Dolan – Montage : Xavier Dolan – Directeur de la photographie : André Turpin – Décors : Colombe Raby – Musique : Gabriel Yared – Production : Nancy Grant, Xavier Dolan et autres – Distribution France : MK2, Diaphana Distribution
Interprétation : Gaspard Ulliel (Louis), Nathalie Baye (La mère), Léa Seydoux (Suzanne), Vincent Cassel (Antoine), Marion Cotillard (Catherine).
Auteur :

Xavier Dolan naît à Montréal en 1989. Il réalise son premier long métrage en 2009 : J’ai tué ma mère, présenté à la Quinzaine des réalisateurs à Cannes. En 2010, Les amours imaginaires (Cannes, Un certain regard). Puis Laurence Anyways en 2012, (Cannes, Un certain regard). En 2014 son film Tom à la ferme, remporte le prix Fipresci au festival de Venise, et Mommy, présenté en sélection officielle au festival de Cannes 2014, remporte le Prix du Jury, ex-æquo avec Jean-Luc Godard. Juste la fin du monde remporte le Grand prix du Jury de Cannes 2016 et le Prix du Jury œcuménique. 

Résumé :

Louis est un intellectuel fin, distingué, écrivain réputé, homosexuel. Après douze années d’absence il revient dans sa famille pour lui annoncer sa mort prochaine. Il se retrouve dans un psychodrame familial. Ils ne pourront ni ne voudront l’entendre.

Analyse :



Ce film est adapté de la pièce de Jean-Luc Lagarce, Juste la fin du monde, qu’il a écrite en 1990 alors qu’il était atteint du sida. C’est la seconde fois que Dolan réalise un film à partir d’un texte qui n’est pas de lui (la première étant Tom à la ferme). Mais ce texte semble avoir été écrit pour lui. Il n’est pas étonnant que Dolan l’ait choisi pour son film, même s’il en a fait une adaptation assez libre. On y retrouve en effet ses thèmes favoris : l’incommunicabilité entre les êtres, la place du fils dans la famille. Nous sommes face à un huis clos familial terrifiant où chacun porte sa part de névrose, de violence et de blessures cachées. Un moment où toutes les rancœurs trop souvent tues, toutes les jalousies, toutes les frustrations, toutes les hystéries, mais aussi toutes les tendresses explosent, et le jeune Dolan s’en empare avec gourmandise et virtuosité.

Partant d’une pièce de théâtre le réalisateur ne fuit pas le genre. Mis à part une scène violente en voiture entre les deux frères, où nous ne quittons pas l’habitacle du véhicule, le film est un huis clos d’une heure trente. Mais ce n’est pas pour autant du théâtre filmé, ce que ses détracteurs ont dit trop volontiers. Une gamme chromatique dont il a le secret, les gros plans sur les visages qui rendent la parole inutile et révèlent l’indicible, l’échange des regards et les longs silences donnent au film une intensité que seul le cinéma peut nous procurer. Sans que pour autant les disputes familiales soient en demi-teintes ! Au contraire, on crie beaucoup dans cette famille, on ne s’épargne pas, on s’étripe presque et on se fait beaucoup de mal à force d’invectives et de vociférations.

Dans cette folie familiale, le personnage de Louis, dans lequel sans doute Dolan se reconnaît un peu, est tout en finesse, silence et clair-obscur ; ses états d’âme passent par les expressions de son beau visage face à un frère violent et ordurier, une sœur mal dans sa peau, qui se cherche et a sa part d’hystérie, une mère, maquillée à outrance sous une perruque noir de jais et qui cache mal ses blessures derrière une faconde et une vivacité parfois inquiétantes. Dans cette galerie de portraits, la belle-sœur, Catherine, souffre-douleur de son mari, incarnée par Marion Cotillard dans un registre nouveau pour elle, que tout le monde prend pour une idiote, qui bégaye presque, sera finalement la seule à tout comprendre. Quel tableau humain que Dolan dresse et scrute au scalpel avec le talent qu’on lui connaît ! La tension psychologique est poussée à l’extrême grâce à un montage serré, à des jeux de lumière éclatants dus à l’expérience de son directeur photo, André Turpin et à la musique envoûtante de Gabriel Yared. Avec cette équipe Dolan nous offre un film magnifique, bouleversant, dépouillé, où le silence fait plus sens que les paroles, d’une grande intensité dramatique, digne du talent qu’on lui connaît.

Marie-Jeanne Campana