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Cinéma

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L’Ombre des femmes

(France-2015- 1h13mn)

Réalisation : Garrel Philippe  - Scénario : Jean-Claude Carrière, Caroline Deruas, Arlette Langmann - Photographie : Renato Berta - Montage : François Gédigier - Son : François Musy - Musique : Jean-Louis Aubert - Décoration : Emmanuel de Chauvigny - Production : SBS Productions, Arte France - Distribution : Wild Bunch, SBS Distribution
Interprétation : Stanislas Merhar (Pierre), Clotilde Courau (Manon), Lena Paugam (Elisabeth), Vimala Pons (Lisa), Mounir Margoum (L’amant de Manon), Jean Pommier (Henri), Thérèse Quentin (la femme d’Henri), Voix off (Louis Garrel).
Auteur :

Adepte de la Nouvelle Vague et du surréalisme, Philippe Garrel réalise en 1967 Marie pour mémoire, son 1er long métrage. Au tournant des années 80, alors que son cinéma était jusque là très expérimental, il déclare: « les cinéastes de ma génération, Chantal Akerman, Werner Schroeter, nous qui étions tous très godardiens, sommes revenus vers le récit, le scénario ». Lion d’argent à la Mostra en 1991 pour J’entends plus la guitare et en 2005 pour Les amants réguliers, il met volontiers en scène ses amis et les membres de sa famille -son père Maurice et son fils Louis - dans un cinéma souvent très autobiographique et hanté par les vicissitudes de la création artistique et les errances des couples dans le Paris des années 60.

Résumé :

Pierre, documentariste, et Manon, sa monteuse et sa scripte, sont pauvres et vivent de petits boulots. Pierre rencontre une stagiaire, Elisabeth, qui devient sa maîtresse. Mais Pierre ne veut pas quitter Manon qu’il aime pour Elisabeth qu’il désire, il veut garder les deux. Un jour Elisabeth découvre que Manon a un amant. et elle le dit à Pierre. Comme il se sent trahi, il implore Manon et délaisse Elisabeth. Manon, elle, rompt immédiatement avec son amant.

Analyse :



Présenté à Cannes en ouverture de la Quinzaine des Réalisateurs, le beau titre de ce 26ème long métrage annonce un film minimaliste, une épure d’une concision extrême qui contient, condensés mais déployés, tous les sentiments ou presque qui expriment l’amour et le désamour - de la joie au chagrin, du désir à la tendresse, du bonheur à la tristesse ; là où habitude, trahison, ennui, jalousie et solitude érodent la vie quotidienne d’un couple. Pierre est un jeune homme machiste et dépressif qui réalise un documentaire sur la Résistance et la Collaboration dont la thématique croise les différentes facettes de son amour pour Manon. Celui-ci a perdu de son ardeur et Pierre tente de s’éprouver plus vivant auprès de la sensuelle Elisabeth qui le voudrait tout à elle. Manon souffre d’abord en un éloquent silence de la négligence de Pierre à son égard, puis se répand en reproches amers et prend un amant, plus par dépit et par vengeance que par désir vrai. Le cinéma de Garrel, qui tire une fois encore parti d’un somptueux noir et blanc, reste avec ferveur le même pour le plus grand bonheur de ses aficionados mais, en se simplifiant et se dépouillant, devrait devenir ici plus accessible que ses films précédents à un public plus large. Les rues, les cafés et les appartements de Paris sont le cadre d’un film intemporel, tourné sur 2 friches proches des Grands boulevards, qui distille le meilleur du cinéma d’auteur et d’acteur du milieu du siècle dernier, éclairé par l’esprit de la Nouvelle Vague. Il n’y a pas d’amour heureux, mais ici l’énergie positive, la joie et l’humour des femmes –bref de la vie, que les hommes voudraient réduire à une ombre mais qui en réalité leur fait de l’ombre- triompheront de la veulerie et de l’égoïsme masculins pour permettre sans mièvrerie un dénouement heureux dont on voit bien qu’il ne peut que se gagner qu’à la pointe du coeur. Après La Jalousie qui proposait le point de vue d'un homme, le cinéaste expose ici celui des femmes qu’il a toujours admirées et dont il exalte le courage et l'intelligence. On n’ose pas parler d’interprétation, devant le spectacle vibrant de vie que nous donne le très brillant trio d’acteurs dont les facultés d’expressivité des visages et de la gestuelle sont convaincantes : Stanislas Merhar, qui rappelle un peu le Dutronc de Sauve qui peut (la vie), incarne admirablement le rôle ingrat de Pierre, l’homme dont la lâcheté ordinaire l’entraine vers un système de vie médiocrement confortable mais précaire dont il ne sera sauvé que par le courage et l’amour de Manon, véritable héroïne du film totalement amoureuse de son mari et capable de jouer de façon émouvante son va tout pour le retenir en le forçant à choisir. Clotilde Courau lui prête sa grâce fragile et sa détermination ; tandis que Lena Paugam en Elisabeth est l’archétype de l’éternelle séductrice. Enfin la voix off neutre et distanciée de Louis Garrel, qui commente l’aventure de Pierre et de Manon, rappelle celle du Jules et Jim de Truffaut et tire la narration vers le conte moral.

Jean-Michel Zucker