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Cinéma

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La isla minima

(Espagne, 2015 - 1h45)

Réalisation : Rodriguez Alberto - Scénario Alberto Rodriguez Javier Gutiérrez (Juan, policier franquiste), Raúl Arévalo (Pedro, jeune policier démocrate), Salva Reina (Jesús, braconnier), Antonio de la Torre (Rodrigo, père des disparues), Nerea Barros (Rocío, leur mère), Ana Tomeno (Marina), Jesús Castro (Joaquín ‘Quini’ Varela, fiancé de Marina), Ángela Vega (Angelita, 'voyante') Rafael Cobos - Image : Alex Catalán - Montage : José M. G. Moyano - Musique : Julio de la Rosa - Distribution France : Le Pacte
Interprétation : Javier Gutiérrez (Juan, policier franquiste), Raúl Arévalo (Pedro, jeune policier démocrate), Salva Reina (Jesús, braconnier), Antonio de la Torre (Rodrigo, père des disparues), Nerea Barros (Rocío, leur mère), Ana Tomeno (Marina), Jesús Castro (Joaquín ‘Quini’ Varela, fiancé de Marina), Ángela Vega (Angelita, 'voyante')
Auteur :

Alberto Rodriguez est né en 1971 à Séville, où il étudia les sciences de l'information (image et son). La Isla Minima, lauréat de dix prix Goya (les 'César' espagnols) est son cinquième long métrage. Les précédents ont été reconnus dans de nombreux festivals en Espagne et internationalement : Le costard (El Traje, 2002, distribué en France) ; Les 7 vierges (7 Virgenes, 2005, distribué en France); After (2009, festivals seulement) ; Groupe d'élite (Grupo 7, 2012, festivals seulement).

Résumé :

Quelques années après la chute du franquisme, deux policiers sont envoyés de Madrid en Andalousie pour enquêter sur des disparitions de jeunes filles. Sur fond de troubles sociaux, le procureur les presse de conclure, la population reste secrète et évasive, meurtres et trafics se révèlent...

Analyse :



Dans l'impressionnant désert des marécages du Guadalquivir (Andalousie) sévit un tueur de femmes. Les deux détectives chargés de l'affaire se découvrent l'un l'autre, et leur affrontement feutré est, autant que le mystère de cette région atypique et davantage que la résolution de l'énigme, le sujet central du film.

Juan et Pedro ne sont pas de la même école : la ligne de démarcation est le retour à la démocratie. Leur duo va donc plus loin que le classique flic méchant / flic gentil se succédant pour amollir et détruire les défenses psychologiques des voyous. Complexité et ambiguïté d'une transition politique où l'Etat est assumé autant par d'anciens éléments du régime déchu, que par les nouveaux fonctionnaires, sont illustrées de plus d'une façon. Les méthodes de Juan, ancien style, sont peu soucieuses des droits du citoyen ; mais on remarquera ici leur emploi à contretemps : il ne se doute pas qu'un tribunal n'accepterait plus, par exemple, des informations volées sur une ligne téléphonique pincée à la sauvage. Que fait donc là ce sbire du régime déchu ? La loi d'amnistie votée après Franco visait à sortir des prisons les dizaines de milliers de condamnés politiques du franquisme ; la priorité accordée à cette libération rapide fit renoncer au long et dangereux bras de fer nécessaire pour poursuivre les auteurs d'exactions de l'ancien pouvoir. Le témoignage accusant Juan de crimes odieux en nombre et en nature laisse dans l'incertitude l'étendue réelle de sa responsabilité : rien n'est simple. p* L'ambiance étrange et fascinante de la région, admirablement photographiée, fait beaucoup pour notre intérêt. Les marais du Guadalquivir sont une sorte de grande Camargue, où zones humides et sèches s'imbriquent en formes saisissantes que montre le prégénérique. Dans ce milieu complexe et déroutant où se déroule l'intrigue, le paysage ajoute à l'angoisse et aux surprises des recherches, des rencontres, des poursuites. Braconnage de chasse ou de pèche, trafic de femmes ou de drogue, semblent se développer sur ce terrain comme ses émanations vénéneuses. La rusticité d'une population éparse, pauvre, exploitée, cherchant protection dans le silence, laisse la place libre aux abus des puissants locaux, qui se sentent incontrôlés.

Ce contexte laisse nos madrilènes souvent désemparés : Juan, avec sa brutalité et sa bonhommie, semble plus capable d'y trouver son chemin ; l'assez insignifiant Pedro, d'abord spectateur ahuri des agissements de son collègue et des palinodies de leurs interlocuteurs, finira par s'imbiber des roueries de l'un et des autres. Mais les rebondissements de l'enquête sont peu convaincants : l'attaque au canif des deux policiers par le bellâtre local fait sourire ; le marché avec le journaliste, les mystérieuses visites à la voyante, la fausse piste des trafiquants de drogue, le rendez-vous de chasse renvoyant vers la luxure mortifère du potentat... tout cela manque de crédibilité, sans doute faute d'une 'mise en place' suffisamment construite de ces épisodes éparpillés.

L'ensemble constitue néanmoins un spectacle assez prenant, et l'on s'attache aux rapports des deux protagonistes avec une population que vulnérabilise encore plus son isolement dans un désert ignoré des humains, sinon de Dieu.

Jacques Vercueil