Logo de protestants.org
Cinéma

Cette rubrique est présentée par Pro-Fil

logo   

Le démantèlement

(Canada - 2013 – 1h52)

Réalisation : Sébastien Pilote - Scénario : Sébastien Pilote - Image : Michel La Veaux - Son/musique : Gilles Corbeil - Montage : Stéphane Lafleur - Distribution France : Sophie Dulac Distribution
Interprétation : Gabriel Arcand (Gaby), Gilles Renaud (L’ami comptable), Lucie Laurier (Marie), Sophie Desmarais (Frédérique).
Auteur :

Sébastien Pilote est né à Chicoutimi (Québec). Son premier long métrage, Le vendeur (2011), a été sélectionné en compétition au Festival de Sundance et a obtenu le Prix FIPRESCI au Festival de San Francisco. Le démantèlement, sélectionné à Cannes par la Semaine de la critique, a été récompensé par le Prix du scénario de la Société des auteurs et compositeurs dramatiques.

Résumé :

Pour venir en aide à sa fille démunie après une séparation, un fermier, proche de l’âge de la retraite, est amené à vendre aux enchères sa maison, sa ferme et tout ce qu’elle contient. Il lui faudra se séparer de tout ce qui a fait sa vie pour s’installer en ville.

Analyse :



Un démantèlement, au Québec, est la vente aux enchères d’une ferme et de son équipement, morceau par morceau. La ferme s’appelle Gagnon et Fils, ce qui vient, sans doute, de la génération précédente : le père de Gaby avait trois garçons. Mais Gaby reste seul, ses deux filles se sont installées en ville et sa femme l’a quitté il y a belle lurette. Le « petit Bouchard », un adolescent mutique et appliqué, lui donne des coups de main occasionnels. D’autres fermiers démantèlent douloureusement leurs exploitations faute de moyens ou de descendants intéressés. C’est l’exode rural au Canada.

Quant Gaby rentre chez lui, il abandonne ses lourdes chaussures devant sa porte ; quand il ressort, il les renfile en marquant un temps avant de repartir. Ces quelques secondes lui permettent de rassembler le courage nécessaire pour reprendre le chemin de la bergerie : il n’est plus tout jeune mais pas question de retraite faute de moyens. Cependant il est attaché à cette terre collée aux godillots, c’est sa vie entière qu’il lui a consacré. Ses filles viennent peu, il ne voit plus ses frères. D’un côté l’isolement de la campagne et le travail quotidien, de l’autre les multiples occupations en ville, ont dénoué les liens. La famille s’est défaite. « Nous ne fréquentons pas les mêmes milieux » explique sa fille Marie en évoquant la rareté de ses rencontres avec sa sœur, actrice à succès. Un ami comptable partage souvent les bières et les soucis de Gaby et tente de le conseiller lorsque se présentent des difficultés.

Mais Marie a besoin d’aide pour racheter la part de son mari dans la maison qu’elle continue d’habiter après leur séparation. Trop vieux, pas assez riche, le fermier ne peut pas emprunter pour elle. Il va se décider à vendre, essayant de se persuader que cette ferme est à l’origine de son malheur. Pourtant c’est une histoire d’amour : à la manière d’une femme exigeante, la ferme a éloigné de lui tout ce qui comptait, son épouse, ses filles, ses frères, et les sacrifices que Gaby lui a consentis la lui rendent encore plus chère. Comme le Roi Lear qui cédait son pouvoir ou le Père Goriot qui se ruinait, un homme déjà âgé change de cap par amour pour ses filles. Il s’installe dans un petit appartement de banlieue et va rechercher un hypothétique nouvel emploi. Sa seconde fille, Frédérique, est la seule à accompagner son père dans l’épreuve.

Gabriel Arcand, frère du cinéaste Denys Arcand, donne à ce film une dimension presque documentaire tant son jeu dans le rôle de Gabriel est réaliste et touchant. Pas de mélo, mais chaque scène est nécessaire à la progression et à la compréhension des questions abordées : l’exode rural, la transmission aux enfants, l’endettement des jeunes qui s’installent en ville, les maigres retraites des seniors qui sont contraints de trouver un nouvel emploi.

Le « petit Bouchard » est là pour rappeler qu’il n’y a que peu d’avenir pour les jeunes qui souhaitent, par amour du métier, rester à la campagne. Il roule, sur sa bicyclette, de petits boulots en petits boulots, sans grand espoir de s’en sortir.

Lorsque le pélican, lassé d'un long voyage,

Dans les brouillards du soir retourne à ses roseaux,

Ses petits affamés courent sur le rivage…

Pour toute nourriture il apporte son cœur.

Ce cœur que Gaby offre à sa fille, il l’avait déjà donné à la terre qui l’a rendu presque exsangue.

Nicole Vercueil