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Cinéma

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Leçons d’harmonie

(Kazakhstan-Allemagne-France 2013, 114 minutes )

Réalisation : Emir Baigazin - Scénario: Emir Baigazin - Image: Aziz Zhambakiyev - Décor: Yulia Levitskaya – Costumes : Utan Nugumanov - Son: Markus Krohn, Sergueï Lobanov, Erlan Ytepbergenov - Productrice: Anna Katchko
Interprétation : Timur Aidarbekov (Aslan), Aslan Anarbayev (Bolat), Mukhtar Andassov (Mirsayin), Anelya Adibekova (Akzhan).
Auteur :

Emir Baigazin est né en 1984 dans un petit village du Kazakhstan, alors soviétique, de parents enseignants. Etudiant le cinéma à Almaty, il réalise plusieurs courts métrages, dont l’un de deux minutes, Steppe (2008), sur la nature. Leçons d’harmonie, son premier long-métrage, a reçu l’Ours d’argent de Berlin en 2013 et plus d’une dizaine d’autres prix à Amiens, Tokyo, Sao Paolo, Angers, etc.

Résumé :

Un jeune adolescent kazakh, Aslan, élevé par sa grand’mère dans une ferme de la steppe, est admis dans un collège où sévit une bande de racketteurs menée par le redoutable Bolat. Ce dernier ordonne à ses sbires d’ostraciser Aslan, tandis que le corps enseignant ignore tout des humiliations et brutalités dont sont victimes les élèves les plus faibles. Jusqu’au drame...

Analyse :



Froid et déterminé, tel apparaît le jeune Aslan, attentif et très bon élève par ailleurs, dans ce film très fort sur l’humiliation et la violence, dont l’atmosphère rappelle à bien des égards les personnages du réalisateur russe Andreï Zviaguintsev, comme Elena. Un monde sans pitié où les individus sont seuls et libres, tantôt bourreaux, tantôt victimes, comme dans la nature les animaux, et comme eux mus par l’instinct de survie. Sans doute cela découle-t-il de l’Histoire soviétique et de l’effondrement de l’URSS, d’où les individus sont ressortis sans repères face à l’incertitude des idéologies mais le propos du réalisateur est également universel. Dès les premières images, la tension est créée et elle ne quittera le spectateur qu’à la fin: Aslan poursuit un mouton, l’attrape (hors champ) et l’égorge consciencieusement, dans les règles islamiques. Plus loin, il punit des cafards sur une mini chaise électrique avant de les donner en pâture à des lézards, eux-mêmes captifs. A l’école aussi - où l’on dispense pêle-mêle les idées de Darwin comme de Gandhi ainsi que le maniement des armes à feu -, les faibles sont prisonniers d’un système mafieux, cruel et injuste et Aslan, d’abord observateur glacial, décide de s’en mêler. Est-ce pour donner une « leçon d’harmonie », rétablir un équilibre ou rappeler que la violence préside aux rapports humains? Emir Baigazin choisit pourtant de ne pas montrer le châtiment de Bolat, comme pour éviter tout manichéisme. Sa caméra est précise, déterminée elle aussi, pour montrer tel objet, telle expression sur un visage ou telle attitude, comme celle d’Aslan plongé dans ses pensées, immobile sur un tapis, en plan fixe. Plusieurs scènes sont oniriques, notamment la dernière, une grande étendue d’eau qui rappelle la première image, elle réaliste, de la steppe. Le film, sans musique, ne comporte que des dialogues très courts, ce qui renforce l’angoisse créée par les scènes de coups, réalistes et dures. Seules quelques figures féminines (la grand-mère, les enseignantes) ainsi que les paysages nus du Kazakhstan tempèrent la noirceur de cette société malade et le pessimisme de son jeune réalisateur.

Françoise Wilkowski-Dehove