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Cinéma

Cette rubrique est présentée par Pro-Fil

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Les trois soeurs du Yunnan (San Zi Mei)

(France/Chine -2012 – 153 min.) Documentaire

Réalisation : Wang Bing - Image: Wang Bing, Huang Wenhai, Li Peifeng- Montage : Wang Bing, Adam Kerby- Son : Kang Fu
Interprétation :
Auteur :

Le domaine d’expression de Wang Bing est la réalisation de documentaires permettant de saisir les mutations de la société chinoise contemporaine. Et la description de la vie de gens simples, sans grade, sans importance et victimes de la société communiste, aboutit à une réflexion sur l’existence humaine. Né en 1967, la génération de Tian’Anmen, il a été formé à l’Académie du Film à Pékin. Depuis 2003,, il a réalisé une douzaine de films, dont A l’Ouest des rails (2003), Fengming, chronique d’une femme chinoise (2007), L’Homme sans nom (2009), Le Fossé (2010), Til madness do us part (2013). Pas moins de trois films ont été consacrés aux « trois sœurs » : un court-métrage de 18 minutes en 2009 Happy Valley, un moyen-métrage en 2012, Seules dans les montagnes du Yunnan (73 mn), et enfin dans la même année le présent film, d’une durée de deux heures et demie. Récompensé dans de nombreux festivals, dont Venise (Prix Orizzonti 2012), Fribourg (Regard d’Or), Festival des Trois Continents Nantes (Montgolfière d’Or).

Résumé :

Trois enfants vivent seules dans un village de montagne du Yunnan à 3200 mètres d’altitude. Leur mère est partie, on sait où ni pour quelle raison. Le père travaille en ville. Les trois sœurs : Ying, dix ans, Zhen, six ans, et Fen, quatre ans, participent aux travaux du village, et partagent la maison où les parents les ont laissés. A côté vivent une tante et le grand-père. Le père revient chercher ses deux plus jeunes filles, et laisse l’aînée avec le grand-père.

Analyse :



Deux caméras numériques, type DV et HDV, focale courte, prise de son synchrone. Le réalisateur filme, sans scénario élaboré, il veut montrer la vie par la concentration des images sur les visages, les corps en mouvement. « Mon travail, c’est l’image, la photo, le cinéma » déclare-t-il dans une interview. Il y a chez Wang Bing une passion pour filmer la réalité, les gens dans leur vie quotidienne, et aussi dans leur environnement : campagne, village, intérieur des maisons. Des images des trois enfants se dégagent une grande sympathie, sans aucun pathos. Ils sont seuls mais pas abandonnés. La fille aînée est une petite maman qui s’acquitte avec patience des soins à ses deux sœurs, la préparation du repas, la garde des porcs, des moutons…Dans la Chine immémoriale, aux vastes paysages arides battus des vents, les enfants sont utilisés aux travaux journaliers, harassants, répétitifs – mais ils gardent leur innocence, …encore un peu de temps. L’école primaire est une bâtisse dans la boue, la poussière, mais tous les enfants écoutent sérieusement leur maître. Un espoir peut-être ? Le style du réalisateur n’est pas d’exprimer un militantisme politique, il est de rendre compte le plus fortement possible de la réalité de son pays. Lors d’un débat au sein de mon groupe PRO-FIL au sujet du film de Zhang Khe, A touch of sin, la question essentielle portait sur ce que le film pouvait apporter comme information sur la situation actuelle de la Chine…Il s’agit d’une fiction à travers la vie de quatre personnages entraînés dans la violence contre un système de victimisation. Chez Wang Bing, nous avons des portraits sur le vif d’une population engluée dans un quotidien fastidieux, les personnages qu’il filme sont là devant nos yeux, dans leur simplicité et leur nudité. Ici ce sont des enfants, en 2011. Dans d’autres films, comme Le fossé (qui comporte des éléments de fiction) ou A l’ Ouest des rails, le réalisateur éclaire le présent à la lumière du passé. Chaque être filmé détient grâce à sa mémoire une part essentielle de l’Histoire, qui n’est pas celle qui est dans les livres, la presse ou les discours officiels.

Les films de Wang Bing sont souvent très longs. Ne pas se laisser rebuter, car la force esthétique étonnante des images et des sons (beauté des éclairages, bruits de la vie quotidienne) nous donne à regarder intensément des documents irremplaçables, Pas de voix off, pas d’interviews qui s’intercaleraient. FILMER, ne faire que FILMER : J’utilise l’expérience de l’image. L’image raconte l’histoire. Bien sûr la parole peut être aussi très importante. Mais l’image peut être un support majeur (Wang Bing). Une belle leçon de cinéma, qui nous ramène à sa façon moderne aux origines (frères Lumière).

Alain Le Goanvic