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Cinéma

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Leviathan (Leviafan)

(Russie, 2014, 2h21)

Réalisation : Zviaguintsev Andreï - Scénario : Oleg Neguine, Andreï Zviaguintsev – Photo : Mikhaïl Krichman – Décors : Andreï Pankratov – Costumes : Anna Bartouli – Son : Andreï Dergatchev - Montage : Anna Mass - Musique : Philip Glass. Société de production : Non stop production
Interprétation : Alexeï Serebriakov (Kolia), Elena Lyadova (Lilya), Vladimir Vdovichenko (Dmitri), Roman Madyanov (Vadim Cheveliat), Anna Oukolova (Angela), Sergueï Pokhodaev (Roma), Alexeï Rozine
Auteur :

Né en 1964, Andreï Zviaguintsev quitte l’école dès 16 ans pour faire du théâtre dans sa ville natale de Novossibirsk. Puis, à Moscou, après avoir été diplômé du GITIS (institut de théâtre), et alors que la Russie est en pleine crise dans les années 1990, il accepte de réaliser des scénarios publicitaires, ce qui lui ouvre les portes de la télévision et du cinéma. Son premier long métrage, Le Retour obtient un Lion d’or à Venise en 2003. Il réalise ensuite Le bannissement (2007) et Elena (2011). Prix du scénario à Cannes, Leviathan doit représenter la Russie aux Oscars à Hollywood en 2015.

Résumé :

Kolia, garagiste, mène une vie relativement tranquille avec sa deuxième femme Lilya et son fils d’un premier mariage, Roma, jusqu’à ce que le maire décide de s’emparer de leur maison pour un projet personnel. Kolia se tourne alors vers son ami Dmitri, un avocat moscovite qui parvient dans un premier temps à contrer le maire grâce à un dossier compromettant. Mais le maire a aussi de solides appuis, politiques et religieux.

Analyse :



Le film ouvre avec une musique ample et lancinante sur un inquiétant paysage de lande balayée par le vent, de pierre dure et de mer sauvage, où sont échoués des bateaux. La nature, brute et indomptable, où l’on aperçoit vite un impressionnant squelette blanc : celui d’une baleine échouée, symbole du Léviathan, le monstre marin évoqué dans la Bible, en particulier dans le Livre de Job (Job 40,25). La pelleteuse impitoyable de la fin du film lui fera écho. Le titre du film se réfère aussi au livre éponyme de Thomas Hobbes (1651), un «traité de la matière, de la forme et du pouvoir d’une république ecclésiastique et civile ». De fait, après l’ouverture, la musique se tait et l’on pénètre dans la maison de Kolia : c’est de l’homme, face à la nature et à son semblable, qu’il va s’agir, aussi. Sous la lumière froide, souvent crépusculaire des paysages du Grand nord russe qui bordent la mer de Barents, ce film dur et pessimiste a la même tonalité désespérée que l’œuvre antérieure du réalisateur et il frappe par la force de son scénario et la puissance de sa réalisation. Scène après scène, l’histoire va se dérouler, avec une fatalité implacable, le héros, « intègre et droit » comme Job (Job 1,1) , ayant à combattre l’avidité de bureaucrates puissants, les forces aveugles de l’Etat, l’hypocrisie et le pouvoir de l’Eglise ainsi que les faiblesses de son entourage et les siennes. Il va perdre successivement sa maison, son ami, sa femme, son fils et la liberté : tout. Bien russe, avec la vodka bue goulûment pour apaiser la souffrance, sortir de soi-même ou faire la fête, et ce portrait du président Poutine présidant aux conspirations du maire, ce film a été inspiré par un fait divers au Colorado mais le propos de l’auteur est évidemment métaphysique, dans la grande interrogation dostoïevskienne de l’homme confronté au Mal. De rares moments comiques accentuent l’humanité des personnages comme la séance de tir sur des portraits d’anciens dignitaires soviétiques ou la logorrhée stupéfiante d’une juge débitant comme un robot les sentences contre le pauvre Kolia. Autour du jeune Roma et de ses copains réfugiés dans une église en ruines se reflète, comme dans Elena, l’inquiétude d’Andreï Zviaguintsev pour l’avenir.

Françoise Wilkowski-Dehove