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Cinéma

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Moi, Daniel Blake (I, Daniel Blake)

(Angleterre/France/Belgique, 2016, 1 h 41)

Réalisation : Ken Loach – Scénario : Paul Laverty – Montage : Jonathan Morris – Directeur de la photographie : Robbie Ryan – Décors : Linda Wilson et Fergus Clegg – Ingénieur du son : Ray Beckett – Musique : George Fenton – Distributeur France : Le Pacte
Interprétation : Dave Johns (Daniel Blake) – Hayley Squires (Katie) – Briana Shann (Daisy) – Dylan McKierman (Dylan).
Auteur :

Ken Loach est un réalisateur, scénariste, acteur de 80 ans. Connu comme cinéaste engagé il s’intéresse surtout aux laissés-pour-compte de la société. Auteur d’une quarantaine de films il est un habitué de la croisette avec quatorze films sélectionnés. Il a reçu au total 14 prix dans les principaux festivals européens, dont : 2 palmes d’or pour Moi, Daniel Blake (2016) et Le vent se lève (2006), un Ours d’Honneur à la Berlinale (2014), Prix du jury pour La part des Anges (2012), Prix du jury œcuménique pour Looking for Eric (2009), Lion d’Or d’Honneur à la Mostra de Venise (1994), Prix du jury pour Raining Stones (1993) etHidden Agenda (1990).

Résumé :

À la suite d’une crise cardiaque, Daniel Blake, menuisier de 59 ans, est contraint de faire appel à l’aide sociale. Bien que son médecin lui ait interdit de travailler, il se voit signifier l’obligation d’une recherche d’emploi par le « job center », sous peine de sanctions. A l’occasion d’un de ses rendez-vous au centre il croise la route de Katie, mère célibataire de deux enfants, contrainte d’accepter un logement à 450 km de chez elle pour ne pas être placée en centre d’accueil et risquer de perdre ses enfants. Pris dans les filets d’une administration kafkaïenne, ils vont tenter de s’entraider.

Analyse :



Il nous avait assuré que Jimmy’s Hall (2014) serait son dernier film. C’était sans compter sur la colère, la révolte et la faculté d’indignation d’un jeune homme de 80 printemps ! Une fois encore, inlassablement, avec sa profonde humanité, Ken Loach dénonce, tente d’éveiller nos consciences en nous montrant crument une réalité que nous connaissons sans doute, mais que nous ne voulons pas toujours voir dans sa cruelle vérité. Déjà en 1966, dans un téléfilm, Cathy Come Home, le réalisateur avait suivi un couple qui n’arrivait pas à se loger et auxquels les services dits sociaux enlevaient leurs enfants. Cinquante ans plus tard exactement rien n’a donc changé ? C’est peut-être pire encore aujourd’hui après l’ère Thatcher. Le réalisateur reprend son bâton de pèlerin pour dénoncer le libéralisme débridé, la privatisation des services sociaux aux impératifs de rentabilité totalement incompatibles avec des objectifs sociaux. Système cynique qui programme la disparition des statistiques de certains chômeurs en multipliant les procédures absurdes et décourageantes, les formulaires abscons à remplir sur Internet (pour ceux qui n’ont pas d’ordinateur et ne sont pas familiarisés avec son utilisation !), avec des sanctions humiliantes se traduisant par la perte de droits pour un temps plus ou moins long, et des employés modèles qui les appliquent avec une rigueur de métronome car eux aussi ont peur de perdre leur emploi. Ici l’État est cruel et hypocrite car il bâtit des systèmes sociaux chargés précisément de s’occuper de ces déshérités, mais il fait tout pour ne pas leur donner ce à quoi ils devraient avoir droit et les abandonne plus désespérés encore car ils n’ont plus droit à rien et ont comme seule chance de survie la banque alimentaire et la belle solidarité qui peut naître entre eux. Il les traite comme des chiens, à l’image de ce chien errant éclopé seul au milieu d’une ruelle qui apparaît dans le film.

Ce film, quasi documentaire, est magnifique et bouleversant. Certaines scènes sont à la limite du supportable, notamment celle de Katie à la banque alimentaire, qui évoque une Angleterre victorienne qu’on croyait révolue. Le tandem Ken Loach-Paul Laverty, son scénariste depuis vingt ans, a encore fait des miracles. Une mise en scène dépouillée, des plans séquences dynamiques, des dialogues simples servis par de magnifiques acteurs, des situations sociales désespérément vraies, tout est juste de ton.

La palme d’or attribuée à ce film a été très critiquée par les cinéphiles cannois. Il est vrai que, du point de vue cinématographique, bien d’autres films lui étaient supérieurs. Mais si ce n’est pas du grand cinéma c’est un très grand film. 

Marie-Jeanne Campana