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Cinéma

Cette rubrique est présentée par Pro-Fil

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Mustang

(Turquie - 2015 - 1h27)

Réalisation : Deniz Gamze Ergüven - Scénario : Deniz Gamze Ergüven et Alice Winocour - Son : Ibrahim Gök - Montage : Mathilde Van de Moortel - Production : CG Cinéma (France) et Bam film (Turquie) - Distribution: Ad Vitam
Interprétation : Günes Sensoy (Lale), Doga Zeynep (Nur), Tugba Sunguruglou (Selma), Elit Iscan (Ece), Ilayda Akdogan (Sonay)
Auteur :

Née à Ankara, de nationalité turque et française, Deniz Gamze Ergüven intègre la Femis à Paris après une maîtrise d’histoire à Johannesbourg. Son court métrage de fin d’étude Bir Damla Su est retenu dans plusieurs festivals et primé à Locarno. Elle coécrit son premier film Mustang et le réalise en 2014.

Résumé :

Dans un village turc reculé, cinq sœurs orphelines entre 12 et 18 ans refusent la tradition, les diktats religieux et les mariages forcés. Elles s’opposent à leur grand-mère qui les élèvent et à leur oncle despote moustachu.

Analyse :



Les premiers plans du film nous montrent cinq adolescentes dans leurs uniformes scolaires à la sortie du lycée. Elles sont libres et joyeuses et vont, longues crinières au vent, jouer avec leurs copains masculins au bord de la mer. Rien que de très banal mais c’est oublier que nous sommes en Turquie, à 2.000 kilomètres d’Istanbul et que l’on ne badine pas avec l’honneur des filles dans ce pays. Gros scandale dans le village et quand ces cinq sœurs orphelines rentrent chez elles, leur grand-mère les arrache une à une aux autres pour les corriger de leur conduite jugée indécente. Il n’est pas facile de parler de la condition des femmes en Turquie sans tomber dans le pathos mais Deniz Gamze Ergüven y arrive parfaitement en soulignant la jeunesse, la vitalité et les ruades des cinq sœurs, en particulier de la plus jeune, Lale, 12 ans seulement. Ce sera elle la première à réagir face à l’absurdité de la tradition. Elle met le feu à une chaise en déclarant : elle aussi a touché notre entre-jambe, et c’est dégueulasse, non ?

Avec la grand-mère dépassée par les événements et l’oncle, stricte incarnation à moustache du despotisme patriarcal, va s’engager une lutte incessante. Les premiers vont faire grillager les ouvertures de la maison et surélever les murs puis rechercher des prétendants pour épouser les plus âgées. Les secondes vont résister et trouver les moyens de contourner les interdictions pour aller supporter un match de foot ou apprendre à conduire avec un gentil jeune homme. Même les scènes les plus cruelles sont traitées avec humour comme celles où les fiancées font la connaissance de leur future belle famille en leur servant le thé pour montrer qu’elles sont bonnes à marier, ce qui se termine par l’échange des anneaux. Plus dure encore, la scène de la présentation du drap après la nuit de noces, où l’absence de sang conduit sous bonne escorte la jeune mariée à l’hôpital pour contrôler son hymen : même là, la réalisatrice parvient à ne pas nous écraser.

A chaque fois que l’une des jeunes filles quitte la maison, ou plutôt la prison, le club des cinq perd un membre mais il se reconstruit vaillamment autour de la force et de la rage de vivre des restantes. L’aînée parviendra quand même à épouser celui qu’elle aime, une autre sera contrainte et victime d’un mariage forcé, la troisième ne supportera pas cette violence et disparaîtra. Chaque fois la beauté de cette fable consiste à insister sur la force de ces petites amazones plutôt que de leur conférer le statut de victimes. Ce sont elles les héroïnes du film et elles sont jubilatoires et c’est la grande force du film de conserver cet optimisme viscéral et cette foi en la justesse de leur combat.

La réalisatrice croit en l’évolution de son pays vers plus de tolérance et cela grâce à l’éducation, Jules Ferry contre l’obscurantisme. Les deux cadettes parviendront à s’évader et à se réfugier à Istanbul auprès de leur professeur.

Jean Wilkowski