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Cinéma

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Neruda

(Chili – 2016 - 1h46)

Réalisation : Pablo Larraín – Scénario : Guillermo Calderon – Photographie : Sergio Amstrong - Son : Ruben Piputto - Montage : Hervé Schneid - Musique : Federico Jusid - Distribution : Wild Bunch
Interprétation : Luis Gnecco (Neruda), Gael Garcia Bernal (Oscar Peluchonneau), Mercedes Moran (Delia del Carril), Diego Munoz (Martinez), Pablo Derqui (Victor Pey)
Auteur :

Né au Chili en 1976, sous la dictature de Pinochet (1973-1990), Pablo Larrain est scénariste, cinéaste, mais aussi producteur. Son premier film date de 2006 (Fuga) et les suivants sont consacrés à la période de Pinochet : Tony Manero (2008), Santiago 73, post mortem (2010), No (2012). Sa production semble s’accélérer : El Club (2015), Neruda et Jackie en 2016. Un réalisateur majeur en Amérique Latine.

Résumé :

Pablo Larrain a consacré son film à la figure légendaire du poète chilien, communiste et grand humaniste, qui mourut quelques jours après le sinistre coup d’Etat du 11 septembre 1973. Le film n’est pas un « biopic » de Neruda, mais une évocation d’un homme génial, complexe et touche-à-tout. Nous sommes en 1948, le sénateur communiste Neruda est destitué par le régime en place, il doit fuir mais ne pouvant quitter son pays, se réfugie dans les Andes. A ses trousses, le redoutable et fascisant inspecteur Oscar Peluchonneau.

Analyse :



Partis de l’idée d’une biographie de Neruda, Larrain et son scénariste ont fait évoluer la réalité et inventé un épisode de sa vie, rassemblant un monceau de matériaux, d’anecdotes et de récits de sources différentes, pour finalement se fixer sur quelques années autour de 1948. La biographie officielle fait état de son opposition radicale au président Videla, qu’il avait pourtant soutenu dans sa campagne électorale. Mais, en pleine période de guerre froide où la chasse aux communistes prend de l’ampleur au Chili, le poète et sénateur fait un discours violemment opposé à la politique répressive de Videla. Cela constitue la première séquence du film. La réaction du pouvoir en place ne se fait pas attendre, ses amis le pressent de fuir en Europe. C’est là que commence la fiction ! Arrêté et refoulé à la frontière avec l’Argentine, il va rester au Chili et parcourir, en compagnie de sa femme, puis seul, une contrée magnifique et étrange, où il contacte les autochtones (l’ethnie mapuche) et leur récite ses poèmes empreints d’humanisme, dont le fameux Canto General. Le gouvernement a nommé un jeune inspecteur ambitieux pour le faire arrêter. Et l’histoire de cette traque va devenir un étonnant mélange des genres : policier, western, road-movie, où les paysages sont filmés comme dans un cauchemar, à la lumière crépusculaire, aux couleurs sépia du passé. Dialogue à distance, la voix off de son poursuivant laisse peu à peu deviner l’attraction-répulsion entre les deux hommes. Et Pablo Neruda s’ingénie à semer des fausses pistes, de ville en village, de bordel en hôtel louche, de ruelles sombres à des pistes de montagne, au milieu des haciendas pauvres et isolés. Neruda affirme son goût du travestissement, son énergie débordante de femme en femme, de ferme en ferme. La fin se passe dans la neige, omniprésente et hostile. On comprend  que cette histoire qui nous est contée est celle de Pablo et de son double inversé, et comment un homme raté, fils de prostituée, est attiré par l’ombre du Poète finalement victorieux ! Les deux acteurs sont formidables, un Neruda très ressemblant à l’original, un Peluchonneau fictif, inquiétant et touchant dans sa quête désespérée et son enquête faussement implacable. Photographie, musique, sons des mondes traversés, mais surtout la pureté de la langue espagnole irradiée de poésie et de lyrisme : un beau et grand film sur celui qui a écrit : « Je veux que l’immense majorité, la seule majorité, tout le monde, puisse parler, lire, écouter, s’épanouir. »  

Alain Le Goanvic