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Cinéma

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Sils Maria

(France – 2014 – 2 h 03)

Réalisation : Assayas Olivier - Scénario : Olivier Assayas – Directeur de la photographie : Yarick Le Saux – Directeur artistique : François-Renaud Labarthe – Son : Daniel Sobrino – Montage : Marion Monnier – Production : CG Cinéma, Pallas Films, CAB Productions, Vortex Sutra, Orange Studio – Distribution : Les Films du Losange
Interprétation : Juliette Binoche (Maria Enders) – Kristen Stewart (Valentine) – Chloë Grace Moretz (Jo-Ann Ellis) – Lars Eldinger (Klaus Diesterweg) – Angela Winckler (Rosa Melchior)
Auteur :

Olivier Assayas est né en 1950 à Paris. Il s’est d’abord fait connaître comme critique, notamment aux Cahiers du cinéma où il a fait découvrir en France le cinéma asiatique. Il passe au scénario en collaborant à celui de Rendez-vous d’André Téchiné (déjà avec Juliette Binoche) et enfin à la réalisation. Amateur de kung-fu et de Bergman, ses films sont très éclectiques, de Irma Vep, inspiré des films de vampires en 1996, qui le fait connaître au grand public, aux Destinées sentimentales, adapté du roman de Chardonne, de Clean (2003) à Carlos (2010), biopic sur la vie du terroriste, et à Après-Mai (2012) chronique des années 1970. Pour Sils Maria, il est parti non d’un sujet mais d’une actrice, Juliette Binoche.

Résumé :

A dix-huit ans, Maria Enders a connu le succès au théâtre en incarnant Sigrid, jeune fille ambitieuse et au charme trouble qui conduit au suicide une femme plus mûre, Helena. Vingt ans plus tard, juste après la mort de l’auteur, Wilhelm Melchior, on lui propose de reprendre cette pièce, mais cette fois de l'autre côté du miroir, dans le rôle d'Helena...

Analyse :



Sils Maria fait partie de la grande famille des films qui nous plongent dans les coulisses du spectacle et dans la vie des acteurs. Un genre qu’ont illustré des réalisateurs aussi différents que Mankiewicz, Bergman ou Fellini. Le film nous emmène dans le chalet de Melchior, à Sils Maria, en Engadine, un lieu mythique où Nietzsche et Proust ont séjourné, et où Maria répète la pièce avec Valentine, son assistante. Cela se passe mal. A plusieurs reprises Maria veut tout arrêter. Elle ne sent pas le rôle d’Helena. Tous lui disent que ce rôle est plus riche, plus complexe que celui de Sigrid (et bien sûr adapté à son âge), mais elle reste viscéralement attaché au rôle de sa jeunesse et se débat avec le texte à chaque réplique. Elle est irritée, sa mauvaise humeur retombe sur Valentine et leurs âges respectifs, semblables aux personnages de la pièce, font se confondre théâtre et réalité, leurs disputes dans la vie se superposant aux dialogues de théâtre. On retrouve les thèmes du temps qui passe, du refus de vieillir et du double, sublimés dans le film de Mankiewicz, Eve.

Mais le film nous plonge aussi dans l’univers de la modernité d’aujourd’hui et dans le gouffre qui se creuse entre les générations. Mankiewicz nous montrait le vieillissement d’une actrice dans un univers hollywoodien immuable. Assayas nous montre au contraire un saut de génération. Le film est plongé dans les nouveaux médias : Valentine est scotchée à ses Smartphones, les nouvelles se répandent à toute vitesse sur la Toile, Jo-Ann Ellis, la jeune actrice qui doit jouer Sigrid, entretient sa célébrité par des vidéos trash sur You Tube. Face à cela, Maria est une actrice d’une autre époque. Maria ne comprend pas les films qu’aime Valentine : elles ont une longue discussion sur un film d’extra-terrestres qui passionne Valentine et que Maria rejette, dans lequel elle n’arrive pas à entrer. Et Maria ne connaît pas les célébrités dont lui parle Valentine, celles qui comptent pour elle et Jo-Ann. C’est cet enchevêtrement entre plongée dans le monde du théâtre et du cinéma, affrontement entre générations et sentiments intimes des protagonistes qui fait l’intérêt de ce film passionnant.

Un film subtil, très intelligent, servi par deux actrices exceptionnelles (Kristen Stewart fait jeu égal avec Juliette Binoche), et filmé dans les paysages superbes des Alpes suisses.

Jacques Champeaux