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Cinéma

Cette rubrique est présentée par Pro-Fil

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Suzanne

(France – 2013 - 1h30)

Réalisation : Katell Quillévéré - co-scénariste et dialoguiste : Mariette Désert - Chef opérateur, Tom Harari - Montage, Thomas Marchand - Distribution France, Mars Distribution
Interprétation : Sara Forestier (Suzanne), Adèle Haenel (Maria), François Damiens (Nicolas Merevsky)
Auteur :

Katell Quillévéré, née en 1980 à Abidjan, réalisatrice, scénariste et chef costumière, étudia cinéma et philosophie à Paris. Après trois court-métrages remarqués (2005-2007-2009), elle réalise en 2010 son premier long Un poison violent, prix Jean Vigo. Dans ses films, des êtres jeunes découvrent le risque au sortir de l'enfance et de la famille.

Résumé :

Nicolas, jeune veuf, élève ses deux fillettes. Un fort amour les lie tous trois. Grandie, l'aînée Suzanne s'éprend d'un beau et gentil garçon qui se révèlera être un voyou. Elle subit les conséquences d'une vie déréglée, au désespoir de son père impuissant, mais sans perdre la confiance têtue de sa sœur.

Analyse :



Le film est tout simple, raconté dans sa chronologie, les petites filles devenant lycéennes puis jeunes femmes que la vie éloigne l'une de l'autre, sans que se démente leur affection fusionnelle. Mais le mystère est dans les personnes. Il faut d'ailleurs rendre hommage spécialement aux interprètes des trois protagonistes de ce drame, qui expriment admirablement l'amour qui les relie et les tortures que cet amour subit. On évoquera bien sûr d'abord Suzanne, son parcours douloureux, ses délires irresponsables – une passion, une addiction ? Mais avant Julien, joli garçon perdu et si durablement gentil avec elle, qu'elle a aimé avant de réaliser ce qu'il était, il y avait eu un premier bébé jeté dans la vie. Sagement, la réalisatrice, faisant bondir son film par ellipses énormes, se garde bien de nous proposer des clés explicatives de l'immaturité de son personnage : comment devient-on cela ? On notera simplement l'absence qui l'habite en permanence, son étrangeté au monde, qui lui devient tellement insupportable une fois sa sœur disparue à son insu, qu'elle semble vouloir revenir parmi les autres...

Mais à côté de Suzanne, cette bizarrerie déplorable, les deux autres personnages sont tout aussi attachants et peut-être plus accessibles. Le père, camionneur toujours sur les routes mais totalement dévoué quand il est là, voit se défaire la vie de son aînée sans pouvoir la comprendre ni la rejoindre. L'abandon du petit garçon de Suzanne par celle-ci le révolte. Il a entretenu ses filles dans le culte de leur mère décédée, les piques-niques rituels sur sa tombe l'aidant sans doute à colmater, ou camoufler, le vide qu'il sent auprès d'elles.

Maria, la cadette qui dès l'adolescence sera plus grande et plus forte que sa sœur, lui servira de bouée affective pendant tout sa vie. Elle non plus n'est pas épargnée par le comportement erratique de Suzanne, mais au delà de ce qu'elle en pense – aucun bien, elle le fait savoir – elle sait rester en soutien. Aussi quand celui-ci vient à manquer...

Une scène résume de façon frappante ces trois individus et leur relation d'affection tourmentée, celle du tribunal. A part les quelques officiants, ils sont seuls dans la salle d'audience. Suzanne, seule jugée (Julien a échappé) écoute sans réagir la terrible lecture de l'acte d'accusation qui révèle avant tout la stupidité des accusés, Pour Nicolas, le cauchemar est trop violent, il se lève et fuit. Maria reste auprès de sa sœur, et du regard lui confirme sa fidélité. A ne pas rater : le générique de fin est accompagné, par Nina Simone (album To Love Somebody, 1969), de la chanson de Léonard Cohen Suzanne Takes You Down (1966) :

« Suzanne takes you down to her place near the river... And you know that she's half crazy But that's why you want to be there... And you want to travel with her And you want to travel blind...» (Oui Suzanne t'emmène chez elle près de la rivière... et tu sais qu'elle est à moitié folle, mais c'est pour cela que tu veux rester... et tu veux voyager avec elle, voyager les yeux fermés...)

(écrit après une discussion du groupe de Marseille)

Jacques Vercueil