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Cinéma

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Titre

(France, Portugal, Brésil, Allemagne - 2012 – 1h50)

Réalisation : Miguel Gomez - Scénario : Miguel Gomez, Mariana Ricardo - Image : Rui Poças - Montage : Miguel Gomes - Distribution France : Shellac Distribution.
Interprétation : Teresa Madruga : Pilar ; Laura Soveral : Aurora dans la première partie ; Ana Moreira : Aurora dans la seconde partie ; Henrique Espírito Santo : Gian Luca Ventura.
Auteur :

Après avoir fait ses études à l’Escola Superior de Teatro e Cinema de Lisbonne, Miguel Gomez débute comme critique de cinéma. Il réalise quelques courts métrages appréciés dans de nombreux festivals. En 2004 son premier long métrage La gueule que tu mérites n’a pas eu l’écho international qu’il semblait mériter, mais le second, Ce cher mois d’août, est présenté au Festival de Cannes 2008 dans la Quinzaine des réalisateurs. Tabou est son troisième film.

Résumé :

Vers la fin des années 50, dans une ferme coloniale en Afrique portugaise (peut-être au Mozambique), une jeune femme, Aurore, s’éprend d’un musicien. Elle attend un enfant de son mari mais, l’amour l’emportant sur les scrupules du jeune homme, ils décident de s’enfuir. Des évènements dramatiques les sépareront. En 2012, au moment du décès d’Aurore, Gian-Luca évoque ses souvenirs.

Analyse :



Comme dans le film homonyme de Murnau, Tabou comporte un Paradis et un Paradis perdu mais l’ordre en est inversé. Le tabou dont il est question est celui du mariage et de la famille. On retrouve, comme dans le film de Murnau, un enlèvement qui tourne mal (la jeune femme tue l’envoyé de son mari venu la chercher), mais le héros survit et retrouve trop tard sa bien-aimée.
La première partie du film est située dans un immeuble de Lisbonne où habite Aurora, octogénaire fantasque et parfois un peu égarée, avec Santa, son aide capverdienne attentive, laconique, mais pénétrée de ses responsabilités. Leur voisine Pilar, dévouée et solitaire, essaie de pallier les inconséquences d’Aurora. Il est donc, comme dans Amour de Haneke, question d’une fin de vie. Mais Aurora, même sans famille, n’est pas isolée : ses deux amies veillent sur elle et respectent, autant que possible, ses choix parfois saugrenus. C’est pourquoi, à la mort d’Aurora, elles décident de contacter Gian-Luca dont elles ont trouvé l’adresse, pour l’informer et l’emmener au cimetière. Après la cérémonie, c’est dans le jardin d’hiver d’une grande surface de Lisbonne, au milieu d’une nature faussement exotique, que le vieillard raconte son histoire devant un café.
La transition se fait donc ironiquement, d’un palmier saugrenu dans ce contexte à un autre palmier immergé dans une nature sauvage, autochtone dans Le Paradis de la seconde partie. Ce Paradis propre aux souvenirs de Gian-Luca, nous le retrouvons par ses yeux et ses oreilles. Pas de souvenir direct de dialogues, cette seconde partie est donc muette. Seule la voix off du vieillard commente les images retrouvées, quelquefois embuées ou même délavées par l’émotion du narrateur. Gian-Luca récite, aidé de la voix d’Aurora, les lettres reçues qu’on devine apprises par cœur. La musique qui accompagne les images marque aussi un souvenir précis puisqu’il débutait alors sa carrière. Cet étonnant traitement de l’analepse est une réussite, laissant deviner la persistance actuelle des sentiments.
On pourrait imaginer que, de manière classique, la première partie soit en couleur et la seconde en noir et blanc. Mais le réalisateur, n’a sans doute pas souhaité que le Paradis perdu soit plus brillant que Le Paradis et le film entier est en noir et blanc. D’ailleurs la première partie, bien qu’actuelle, semble être vécue ‘au passé’ par les trois personnages, le plus vivant étant indéniablement celui d’Aurora.
La phrase de Gian-Luca : « Elle avait une ferme en Afrique » est tirée du livre Une ferme africaine de Karen Blixen et du film Out of Africa de Sydney Pollack qui en a fait l’adaptation en 1985. L’époque coloniale, comme Paradis, est évoquée sur un ton décalé, dans les rodomontades des fermiers chasseurs se préparant à mater une éventuelle insurrection mais surtout dans le communiqué de presse mensonger où le meurtre perpétré par Aurora est attribué aux mouvements de libération du pays.

Le Mont Tabou où se trouve la ferme est imaginaire, Miguel Gomes le reconnaît, inutile de l’y chercher. Mais si la première partie du film peut sembler une introduction un peu longuette, la réalisation du Paradis, est  un enchantement.

(Nicole Vercueil)