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Cinéma

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The Lobster

(*Le homard), (Grèce/Irlande/France/Pays-Bas/Royaume-Uni/Etats-Unis - 2015 - 1h58)

Réalisation : Lanthimos Yorgos – Scénario : Yorgos Lanthimos et Efthymis Filippou – Image : Thimios Bakatakis – Montage : Yorgos Mavropsaridis – Décor : Jacqueline Abrahams - Distribution France : Haut-et-Court
Interprétation : Colin Farrell (David), Olivia Colman (la patronne de l'Hôtel), Jessica Barden (l'épistaxique), Angeliki Papoulia (la femme sans cœur), John C. Reilly (le zozoteur), Léa Seydoux (la meneuse des Solitaires), Rachel Weisz (la Solitaire myope)
Auteur :

Yorgos Lanthimos, né à Athènes (1973), y étudia la réalisation (cinéma et télévision) à l'école Stavrakos et a débuté par des vidéos chorégraphiques, des clips commerciaux, du théâtre. Son premier long métrage Kinetta (2005) a été un succès de critique (Toronto, Berlin) ; Canines (Dogtooth) a remporté le prix d'Un Certain Regard (2009). Alps (2011) a été primé à Venise et Sydney. The Lobster a obtenu le Prix du jury à Cannes 2015.

Résumé :

Dans un monde, proche du nôtre, règnent d'étranges lois : dans la société dominante, les personnes seules sont envoyées dans un Hôtel où elles devront trouver partenaire sous 45 jours, faute de quoi elles deviendront l'animal de leur choix. Une autre société rebelle, les Solitaires, a organisé sa survie dans les bois. Le protagoniste David passera de l'une à l'autre.

Analyse :



Un film déroutant, à l'image de la séquence pré-générique : une femme arrête sa voiture au bord d'une route de campagne et va tuer un baudet occupé à brouter. On ne reverra ni cette femme, ni cet âne, mais sans doute ce crime n'est-il pas si gratuit qu'il y paraît d'abord. Ni la séquence, bien entendu : nous voici d'emblée plongés dans un monde absurde, surréaliste, tel celui du Chien andalou ; et ce parrainage nous accompagnera tout au long de la projection.

La lecture s'effectue dès lors sur deux niveaux parallèles : celui de l'évidence, présentation de deux sociétés opposées, deux caricatures dérisoires du monde que nous connaissons, surchargées de règles et conventions imposées auxquelles la plupart des individus se plient du mieux qu'ils peuvent, tandis que d'autres sont rejetés dans un sous-monde par l'effet de leur échec ou de leur révolte ; et celui de l'antiphrase, ces règles et conventions étant mises en œuvre d'une façon qui en dénonce l'auto-négation. Car que penser des illustrations du bonheur de vivre à deux, qu'il s'agisse de l'exemple du déjeuner (un partenaire vous sauvera de l'étouffement), ou de celui de la promenade (un partenaire vous épargnera l'agression) ? Que penser des critères d'appariement des couples, comme de boiter, saigner du nez, être insensible, avoir une belle chevelure ? Ou encore de la contre-société, tout aussi contrainte et totalitaire que "la" société ? L'appariement est aussi cruellement opprimé dans celle-là que l'isolement dans celle-ci : la 'bouche rouge' (lèvres découpées) punira dans les bois ceux qui se sont embrassés, comme dans l'Hôtel la 'main grillée' punissait qui se masturbait !

C'est ce qui se passe à l'intérieur de ce décor incompréhensible qui mérite alors notre attention : à savoir, la façon dont les individus, en majorité, se conforment aux lois les plus arbitraires. Et comment ils les intègrent, au point que le manque de sincérité (le boiteux saigne du nez, mais pas spontanément ; David feint de ne ressentir aucune émotion, mais les réprime en réalité...) est motif d'indignation sincère de la part de ces robots évocateurs du 1984 d'Orwell... En revanche, la suavité des personnages revêtus d'autorité – la patronne de l'hôtel, toute miel et bienséance dans la profération de ses aberrants oukases ; la meneuse des Solitaires, dont la non-violence s'illustre par son raid éducatif sur l'Hôtel – n'est que l'habillage d'une idéologie totalitaire où le libre arbitre du désir et de la volonté individuelle sont bannis...

Le registre est évidemment celui du conte philosophique, mais certains s'irriteront de n'y trouver qu'une satire sommaire de quelques aspects de notre monde, sans trace de proposition – ne pas ignorer cependant le rêve constant de l'amour vrai ! D'autres apprécieront la grande inventivité des personnages et des situations, et la richesse en idées originales. Qualités qui cependant s'expriment mieux dans la première partie, la société de l'Hôtel, que dans la seconde, la contre-société des bois, moins jaillissante.

Jacques Vercueil