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Cinéma

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The Voices

(Allemagne/Etats-Unis – 2014 - 1h49)

Réalisation : Satrapi Marjane – Scénario : Michael Perry – Image : Maxime Alexandre – Montage : Stéphane Roche - Musique : Olivier Bernet - Distribution France, le Pacte
Interprétation : Ryan Reynolds (Jerry), Gemma Arterton (Fiona), Anna Kendrick (Lisa), Jacki Weaver (Dr Warren)
Auteur :

Marjane Satrapi, née à Téhéran en 1969, est une auteure de bandes dessinées célèbre pour Persépolis et le film (2007) qu'elle en a tiré, primé à Cannes et aux Césars. Après le lycée français de Vienne, elle a étudié la communication visuelle à Téhéran, puis les arts décoratifs à Strasbourg, et s'est établie à Paris. Ses deux films suivants, Poulet aux prunes (2011, d'après une nouvelle BD) et La bandes des Jotas (2012) ont eu peu de succès. The Voices a été primé à Gérardmer (Film fantastique) et Paris (L'Etrange Festival).

Résumé :

Un jeune ouvrier mentalement dérangé dialogue avec son chien et son chat. Suite à un accident fatal à une jolie collègue qui lui plaisait bien, Iona, il la dépèce et range au réfrigérateur sa tête qui lui tiendra désormais compagnie. Première d'une série...

Analyse :



Sur un scénario proposé par le studio, Marjane Satrapi a monté un spectacle aux nombreux registres : la comédie en ouverture, avec ce grand benêt de Jerry en salopette rose, des collègues d'usine qui s'amusent de sa simplicité, et des jeunes femmes prometteuses de jeux d'amour et de hasard. Mais très vite le burlesque se double de bizarre, par les voix de Bosco le chien et du chat écossais, le cynique Mr Moustache (l'ange blanc et le diable rouge du Milou de Tintin) qui expriment les versants bon et mauvais de l'âme de Jerry. Une tête de cerf à travers le pare-brise (Un Prophète !) annonce l'entrée dans le monde de l'horreur sanglante, que Satrapi choisit de traiter par images dégouttantes d'hémoglobine plutôt que cruelles. Et la visite de Jerry chez Warren la psychiatre complète le tableau, en fournissant une clé rationnelle à ce qui devient actes et constructions mentales d'un schizophrène désarmé dans la confrontation à la réalité.

Les changements de registres constituent donc la principale caractéristique du film, qui s'amuse aussi à de nombreux clins d'œil cinéphiliques. Lorsque Jerry se remet à prendre les médicaments prescrits par la psy, son monde coloré et chatoyant (à la Truman Show) est remplacé par la réalité sordide et désespérante du bowling désaffecté où il vit (rappel de l'hôtel désert de Psychose), et la jolie tête bavarde du frigo reprend l'aspect de ce qu'elle est vraiment. La révélation du traumatisme infligé jadis par sa mère (Psychose encore, comme les coups de couteau) et l'innocence infantile dont il témoigne en accomplissant ses crimes peuvent créer envers lui plus d'empathie que d'effroi ou de répulsion : mais cela nuit à la veine comique qui voudrait que l'on ait envie de se moquer. Bien au contraire, le fond de The Voices est d'une très grande tristesse, comme s'en rend compte Lisa lorsqu'elle s'insinue de nuit dans le bowling – symbole des incertitudes masculines de l'élan amoureux – où elle réalise que le pauvre Jerry est la coquille vide d'une personnalité en morceaux.

Entre détresse et comédie, tendresse et épouvante, spectatrice et spectateur sont chahutés sans grands ménagements. Pour qui aime les vertiges et secousses du Grand Huit, c'est tout bon. Mais la difficulté à faire sens de ce kaléidoscope d'idées et d'images pourra frustrer d'autres audiences. Ainsi le générique de fin rythmique, visuel et musical, enchantera certains tandis que d'autres se demanderont ce qu'il vient faire là.

Jacques Vercueil