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Cinéma

Cette rubrique est présentée par Pro-Fil

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Timbuktu

(Mauritanie – 2014 -1h37)

Réalisation : Sissako Abderrahmane – Scénario : Abderrahmane Sissako, Kessen Tall – Photographie : Sofian El Fani – Montage : Nadia Ben Rachid – Son : Philippe Welsh - Musique : Amine Bouafa – Distribution : Le Pacte
Interprétation : Ibrahim Ahmed dit Pino, Toulou Kiki, Abel Jafri, Hichem Yacoubi, Kettly Noël, Fatoumata Diawara
Auteur :

Né en 1961 au Mali où il passe son enfance, Adberrahmane Sissako est formé à l'Institut fédéral d'Etat du Cinéma à Moscou. Il présente à Cannes en 1993 un court métrage, Octobre, dans la section "Un certain regard". Il retourne sur la Croisette en 2002 pour En attendant le bonheur, lauréat du Prix de la critique internationale, dans lequel il dénonce l'impuissance des pouvoirs publics africains et les politiques anti-immigration des pays occidentaux. Les relations Nord / Sud sont une nouvelle fois abordées en 2006 dans Bamako. Timbuktu, ( Sélection Officielle à Cannes en 2014), y a obtenu le prix du jury œcuménique.

Résumé :

Non loin de Tombouctou tombée sous le joug des extrémistes religieux, Kidane  mène une vie simple et paisible dans les dunes, avec sa femme Satima, sa fille Toya et Issan, son petit berger. En ville, les habitants subissent, impuissants, le régime de terreur des djihadistes qui ont pris en otage leur foi. Kidane et les siens semblent un temps épargnés par le chaos de Tombouctou. Mais leur destin va basculer….

Analyse :



Formidable réquisitoire contre l’intégrisme (musulman) et l’oppression qu’il provoque sur les populations auxquelles il s’impose (par les armes). En une fresque à la beauté permanente Sissako dépeint les méfaits de ces envahisseurs qui, au nom de la foi, interdisent la joie de vivre, la musique, le jeu, et les relations humaines jusque là réglées par des traditions bien intégrées. A chaque pas les images sont à la fois réalistes et métaphoriques : cette gazelle poursuivie par des hommes armés en 4x4 annonce une course semblable de Toya à la fin du film – ces fétiches sculptés qui servent de cible à des miliciens témoignent de leur acharnement à détruire les traditions - la chanteuse à l’esprit dérangé et aux vêtements chamarés, arrêtant dans une ruelle de la ville, debout et les bras en croix, le pick-up des djihiadistes montre le courage des femmes – la vache tuée, étendue au sol, préfigure la mort de son maître – ce mercenaire qui, avec sa kalachnikov, arase une touffe d’herbe poussant entre deux dunes (évoquant la toison d’un sexe de femme) manifeste son désir de répression de la sexualité féminine …. Des scènes barbares de l’application de la charia (lapidations, flagellations…) prennent à la gorge le spectateur sans être soulignées lourdement.

Et malgré tout cela Sissako réussit à introduire un humour qui rend presque supportable ce récit dramatique : le jeune rappeur converti qui n’arrive pas, devant la caméra, à exprimer avec conviction son nouvel état de bon croyant - ces jeunes footballeurs sans ballon qui miment une partie endiablée et simulent une séance de gymnastique lorsqu’arrivent les contrôleurs de la morale - cette femme qui montre l’absurdité de porter des gants noirs pour vendre du poisson….. Apparaît aussi l’hypocrisie des censeurs, se cachant pour fumer, et convoitant des femmes qui appartiennent à d’autres.

En contraste avec cette oppression qui sévit en ville, le campement où vit Kidane et sa femme, semble un havre de paix et de sérénité. On y découvre un couple respectueux l’un de l’autre mais qui exprime avec calme ses craintes de l’avenir, craintes malheureusement fondées.

Sissako montre habilement l’incompréhension entre la population et les occupants à travers tous ces échanges verbaux qui nécessitent des interprètes. Au sens strict comme au sens figuré : ils ne parlent pas la même langue…. .

Ce film particulièrement réussi pour la beauté des images et la dénonciation du fondamentaliste religieux fait entrevoir un espoir de libération, à travers des figures de résistance : les femmes, l’imam, le porteur d’eau….

Il est remarquable que, la même année, deux jurys œcuméniques aient attribué leur prix à des films dénonçant l’intégrisme et ses ravages : « Chemin de Croix » à Berlin, pour l’intégrisme chrétien, et Timbuktu à Cannes pour l’intégrisme musulman. Et n’oublions pas que ces différents intégrismes croissent aussi dans nos sociétés occidentales.

Maguy Chailley