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Cinéma

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Trilogie 'Une enfance écossaise' : Mon enfance / Les miens / Mon retour

(Grande- Bretagne, My Childhood 1972, 48 min. / My Ain Folks 1973, 53 min. / My Way Home 1978, 72 min.)

Réalisation : et scénario : Bill Douglas - Image, Mick Campbell / Gate Tattersall / Ray Orton - Montage, Brand Thumin / Peter West / Mick Audsley - Distribution France: UFO Distribution
Interprétation : Stephen Archibald (Jamie), Hughie Restorick (Tommy), Ann Smith (leur mère), Jean Taylor Smith (leur grand-mère), Bernard McKenna (père de Tommy), Paul Kermack (père de Jamie), Helen Gloag (grand-mère de Jamie), Joseph Blatchley (Robert), Gerald James (Mr. Bridge de l'orphelinat)
Auteur :

William G.F. Douglas (1934-1991), Ecossais né à Newcraighall près Edimbourg, y fut élevé par sa grand-mère maternelle, puis vécut chez son père et son autre grand-mère. Après une enfance dure et pauvre, l'armée : il rencontre en Égypte celui qui sera son ami. Au retour, il commence à Londres une carrière au théâtre. Après trois courts métrages, il réalise la Trilogie de 1972 à 1978, puis une 'épopée du pauvre' (Comrades, 1986), son dernier film.

Résumé :

Les trois films pourraient en faire un seul, et sont en continuité exacte l'un de l'autre avec les mêmes acteurs principaux : l'étalement des tournages dans le temps fait vieillir ceux-ci comme le demandent les épisodes successifs. Ils reproduisent le déroulement de la jeunesse du réalisateur (Jamie à l'écran), jusqu'à la fin du séjour égyptien.

Analyse :



Bill Douglas était à peu près complètement oublié jusqu'à la récente restauration de son chef d'œuvre, pourtant Lion d'argent à Venise en 1972. Avec une sévère économie de moyens (subie plus que choisie) et une rare inventivité de cinéaste (mieux maîtrisée après le premier volet), il réussit l'évocation poignante de son enfance d'extrême pauvreté et solitude, qui renvoie aux gamins de Dickens. Cette trilogie de l'enfance vient rejoindre au cinéma deux autres monuments de même nature, celles de Gorki par Marc Donskoi (L'enfance de Gorki, etc. 1938-1939) et d'Apu par Satyajit Ray (La complainte du sentier, etc. 1955-1959). L'autobiographie de Douglas, tournée in situ, prend la forme d'une évocation riche de sens, des images ou scènes ponctuelles réanimant les émotions de la mémoire.

Mon enfance met en scène un gavroche de huit ans, Jamie, dans une ville minière dont le noir charbonneux envahit tout le film. Plus encore que dans sa saleté et ses vêtements déchirés, la misère de son existence réside dans la douleur morale et la solitude qui l'accompagneront jusqu'à sa rencontre, dans le troisième volet, avec l'ami Robert. Mère internée, père évanescent, infime trace d'une école, l'orphelinat comme refuge... Jamais on ne verra le gamin jouer, sauf les bagarres avec son demi-frère Tommy, et des cailloux jetés sous divers prétextes. La grand-mère aimante mais gâteuse qui leur sert de famille a de plus en plus besoin d'être assistée... et d'une seule image Douglas exprime la dualité de son personnage : face à nous, droite debout devant sa maison, le fichu noir qui l'enveloppe lui donne la stature forte d'une pyramide, tandis que sur son visage doux le regard vague erre sans but.

Dans cette ville de corons à l'ombre du crassier, la pauvreté ambiante génère diverses structures d'assistance sociale, et est illustrée par le larcin que commet Jamie : une pomme... Les adultes, abrutis par le mépris d'eux-mêmes, se replient hargneusement sur leurs blessures que toute approche d'autrui semble raviver. Dans ce monde sans un rayon de soleil, l'unique touche de couleur sera donnée par l'écran de cinéma où, au début du second épisode, apparait brièvement Lassie : la couleur, c'est du rève, il n'y en a pas dans la vraie vie.

Ce n'est que dans Mon retour que perce la lumière. Un directeur d'orphelinat l'annonce par son comportement attentif et bienveillant envers ses pensionnaires. Puis c'est l'éblouissement des sables d'Egypte où l'armée conduit Jamie. Là apparait un compagnon dont l'intérêt pour lui, intelligent et obstiné car il faut du temps à Jamie pour démanteler les carapaces d'oursin qu'il s'est forgées, permettra enfin son éclosion à la vie et à l'art.

Le style du réalisateur est original et expressif, usant de l'ellipse, du hors-champ, d'images quasi fixes. Les rares dialogues servent surtout à typer les personnages et leurs attitudes. Cette démarche austère peut dérouter, surtout dans les débuts où parfois un effort est requis pour donner sens à certaines successions d'images ; mais elle atteint d'admirables réussites : par exemple, le dialogue hors-champ des deux amis faisant connaissance à l'arrière d'un camion d'où l'on ne voit que le défilement des murets d'un oasis ; ou, en toute fin, le grondement de l'avion quittant l'Egypte tandis que la caméra balaie les murs de la chambre que Jamie laisse derrière lui.

Une plongée amère dans les noirs souvenirs d'une enfance sans bonheur, mais aussi une parabole émouvante sur la puissance de l'amour...ou de son absence.

Jacques Vercueil